Menu
Libération
Éditorial

Symbole

Publié le 15/03/2018 à 20h06

Distinguer le principe et l’homme : difficile mais nécessaire. En dépit du meurtre, en dépit des noirs symboles que Bertrand Cantat porte avec lui, en dépit de l’étendue des violences faites aux femmes dans le cours ordinaire du temps, rien dans les lois ni dans l’esprit des lois ne peut lui interdire de chanter en public. Affaire de principe : les conventions européennes, les lois nationales en démocratie, les traditions judiciaires dans les pays civilisés stipulent bien que la prison n’est pas seulement une punition, mais aussi une période de rééducation qui doit préluder à la réinsertion. Depuis Beccaria, théoricien du droit pénal qui a bouleversé nos conceptions de la sanction, les peines sont proportionnelles aux actes. Une fois qu’elles sont effectuées, la société considère, selon le dicton populaire, que le coupable «a payé». L’humanité du droit et la liberté d’expression sont à ce prix. C’est se faire justice soi-même, ou par personne interposée, que d’interdire, de facto, à un artiste de se produire. Restent la morale, la sensibilité des victimes ou de ceux et celles qui s’en sentent solidaires, reste le symbole social et criminel qu’incarne Bertrand Cantat. On ne saurait les passer sans ciller par pertes et profits. Il n’est pas d’usage que les meurtriers, une fois leur peine accomplie, reviennent parader sur la place publique. Se produire sur scène, selon les rituels d’adulation et de communion qui sont l’apanage du rock, n’est-ce pas, à certains égards, parader ? Quant aux amateurs de concerts qui, achetant un ticket de festival pour plusieurs spectacles, contribuent sans le savoir ou sans le vouloir à la prospérité du chanteur dont ils réprouvent les apparitions, on peut comprendre leur réticence. S’agissant enfin du personnage, rien dans ce qu’on sait de son comportement, illustré par sa rupture avec certains de ses anciens amis musiciens, ne prédispose à la sympathie. Interdire Cantat ? Non. Dénoncer, protester, appeler au boycott, sans violence ni contrainte ? Oui. C’est, aussi, affaire de liberté d’expression. Cantat a le droit de chanter. Personne n’est obligé de l’écouter.

Dans la même rubrique