Une étudiante, la vingtaine, tague un mur - «Tout le monde ou rien» - à la bombe comme un tatoueur colorierait un corps. Sans s'affoler, en articulant lentement lorsqu'elle parle parce que sa main ne doit surtout pas déraper. A sa droite, dans la fac de Tolbiac bloquée, un amphithéâtre dans lequel un professeur acquis à la cause improvise un cours d'histoire sur les femmes dans les luttes. Un jour, un comte répudia son épouse qui souhaitait intervenir dans un conflit au château impliquant des chevaliers. La présence est tout sauf obligatoire. Alors, le silence règne. Bref : Tolbiac mène toujours sa propre vie. La veille, la police a été appelée à la rescousse par la présidence de l'université. Le SOS laissait entrevoir une opération imminente pour lever le blocage de l'établissement, occupé depuis le 26 mars - en réponse à la réforme d'entrée à l'université (qui prévoit, entre autres, un processus de sélection). Le préfet s'est finalement opposé à la manière forte, alors que des cheminots syndiqués étaient venus en renfort. Certains jeunes gens en parlent comme on le ferait de superhéros aux bras en fer forgé, sans se faire d'illusions : c'est compliqué de résister face aux policiers. Jeudi après-midi, une assemblée générale - «une interfac» - a été organisée, à vingt minutes de là en métro, sur le site de Paris-I. Il y a des centaines d'étudiants à l'intérieur et à l'extérieur des murs. Et les forces de l'ordre partout. En l'état, ça ne devrait rien changer pour «Tolbiac la rouge» : il n'y a aucune raison d'arrêter la mobilisation.
Ici, l'acronyme «ZAD» tapisse tous les murs, un amphi a été transformé en dortoir et des tours de garde sont organisés car, la nuit, tout peut arriver. «Des fachos, des fêtards bourrés et des flics.» Dans les couloirs, des filles et des garçons transportent des patates épluchées, évoquent des méthodes d'enseignement alternatives et décortiquent les grèves de 1995. Répondent à Ana, une sexagénaire curieuse de tout, qui demande à Bilal si elle pourrait emprunter l'un des bouquins disposés sur une table. Elle participe à la renaissance d'un journal disparu, la Gueule ouverte, porté sur l'écologie et l'anarchisme. Bilal : un étudiant en première année d'histoire, cheveux longs et attachés, qui cite le sociologue Pierre Bourdieu et le rappeur Kery James. L'un de ses contradicteurs, étudiant en droit issu d'un bac pro et courtois au possible, lui oppose que l'égalité est un concept complexe et que la sélection fait partie de l'existence de l'homme, quand bien même elle crée des frustrations. «C'est comme ça, la vie est dure.» Bilal : «Mais c'est toujours pour les mêmes personnes qu'elle est dure.»




