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Libération
Éditorial

Cynisme ultime

Publié le 05/10/2018 à 19h36

Optimisation fiscale, précarité de l'emploi, paternalisme réinventé… Les accusations visant Amazon ne manquent pas, étayées par de nombreuses enquêtes : malgré la loi du silence qui y règne, les conditions de travail des employés de la firme américaine ont été plusieurs fois documentées. Mais que sait-on de celles des livreurs qui triment pour déposer les colis sur les paliers de nos chaumières connectées ou dans nos bras impatients ? C'est à ces soutiers du «dernier kilomètre» que l'enquête de Libération s'intéresse aujourd'hui. En immersion, notre journaliste a partagé le quotidien des chauffeurs-livreurs - ce sont quasi exclusivement des hommes -, du chargement des colis au retour au dépôt. Pas de haute technologie pour ces Hermès du nouveau monde : un GPS, des sacs de tissu et de l'huile de coude, une cadence infernale et des horaires à rallonge. Pour le supplément d'humanité, il faudra repasser : quand il existe, le contact avec le client est fugace, superficiel. Un problème pour Amazon ? Plus tout à fait. Car, à la différence des milliers de fourmis réceptionnant les commandes, triant et expédiant les produits à l'ombre des murs aveugles d'entrepôts géants, les livreurs ne sont pas directement salariés par la multinationale : Amazon garantit à ses clients la livraison qu'elle leur facture, mais en confie l'exécution à des filiales commandant elles-mêmes à des sous-traitants. Les variations d'activité sont absorbées par les maillons les plus faibles, d'autant plus vulnérables qu'ils sont isolés et en concurrence directe. Cynisme ultime d'un système prospérant sur la satisfaction du désir des clients que nous sommes tous, l'entreprise délègue la lourde gestion matérielle de la livraison et s'exonère de toute pression sociale. Hermès était le dieu des commerçants… et des voleurs.

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