Menu
Libération
Éditorial

Indépendance

Publié le 25/10/2018 à 20h56

A quelque chose frayeur est bonne. Inquiets de voir débarquer dans leur capital un homme d'affaires tchèque en compte avec la Russie et propriétaire de centrales à charbon fort polluantes, les journalistes du Monde ont obtenu de leurs actionnaires un droit de veto sur toute modification subséquente et substantielle dudit capital. Ils pourront ainsi, s'ils le souhaitent, récuser tout changement de main qui leur paraîtrait dangereux pour l'indépendance du titre. Clause fort appréciable. Une sociologie sommaire dira que la présence de puissances privées au capital d'un journal en obère par définition l'autonomie rédactionnelle. Vision simpliste. Depuis Théophraste Renaudot, une grande partie de la presse, au fil des siècles, a été la propriété de capitalistes extérieurs (et non de ses propres journalistes, situation idéale et rare). Tous les cas de figure se sont présentés, selon les journaux, de la sujétion intégrale à l'indépendance indiscutable. Tout dépend, en fait, de la nature du contrat qui lie rédacteurs et propriétaires. Dans le cas du Monde (mais aussi de l'Obs, de Libération et de quelques autres), ce contrat prévoit que le directeur de la rédaction doit être investi par un vote de la rédaction, et qu'il agit dans le cadre d'une charte de traitement de l'information dont une société des rédacteurs surveille l'application. Au sein des journaux cités, ce contrat est respecté (s'il ne l'était pas, les rédactions, plutôt chatouilleuses sur ce chapitre, ne manqueraient pas de protester). Le Monde a obtenu une garantie supplémentaire : c'est une avancée. Quand un hebdo comme Marianne, longtemps indépendant à tous égards, dénonce «la mainmise des milliardaires sur la presse», on est pris d'un rire discret : le journal est déjà tombé dans l'escarcelle de Daniel Kretinsky, mais sans bénéficier, à la différence du Monde, des garanties juridiques qui assurent ladite indépendance. La poutre dénonce la paille, figure connue. L'indépendance, à vrai dire, n'est pas un état mais un combat. Elle suppose que les rédactions s'en fassent elles-mêmes les garantes, en s'appuyant sur leur tradition d'autonomie, sur leur propre vigilance quotidienne et en usant des moyens de droit qui sont à leur disposition.

Pour aller plus loin :

Dans la même rubrique