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Billet

Une sociologie trop petite pour le «grand débat»

Manifestation des gilets jaunes à Paris, samedi. (Photo Eric Feferberg. AFP)
Publié le 20/01/2019 à 20h56

Ni prompts renforts ni cale sèche. Malgré un froid de canard, ils étaient encore plus de 80 000 à battre le pavé samedi dans toute la France, douchant les espoirs de l’exécutif de voir le grand débat national tarir enfin ce flot de gilets jaunes qui emporte la politique nationale depuis deux mois. Le stand-up présidentiel – deux fois sept heures devant des maires ruraux en une semaine, un show qu’Emmanuel Macron a l’intention de rééditer dans chacune des treize régions françaises – n’a donc pas convaincu les plus déterminés des manifestants de s’en remettre à la démocratie participative plutôt qu’à la rue. Deux logiques nourrissent ce qui ressemble désormais à deux mondes parallèles : le chef de l’Etat a besoin d’oreilles, les gilets jaunes ont besoin d’écoute. Loin de faire tomber les barrières, ce président qui s’adresse aux édiles et seulement à eux – les manifestants étant tenus à bonne distance par une palanquée de forces de l’ordre à chaque déplacement présidentiel – en dresse une nouvelle.

Comme lors des primaires présidentielles de 2017, à droite comme à gauche, il y a un énorme biais sociologique dans ce grand débat. A l'instar de ceux qui avaient fait la queue un dimanche d'hiver pour choisir François Fillon ou Benoît Hamon, ceux qui organisent ou participent au brainstorming national sont plus informés, plus intégrés et plus impliqués dans la vie de la cité. Ils possèdent un capital culturel (et partant, économique) plus important que tous ceux qui ont (re)découvert la force de l'action collective à partir du 17 novembre. En deux mois, les foules en jaune ont tout construitou presque : le sentiment d'appartenance à un groupe, la solidarité sociale et territoriale autour des ronds-points et des braseros, le contournement des médias traditionnels, le surf médiatique sur les thèmes les plus porteurs, comme les violences policières qui étaient au cœur du défilé parisien de samedi.

Le pouvoir refusait d'écouter un mouvement qui s'attaquait à l'Arc de triomphe et balançait des morceaux de bitume sur les CRS ? Depuis quelques semaines, un service d'ordre maison (parfois noyauté par des personnalités peu fréquentables) a vu le jour et tient en respect les casseurs. De quoi les rendre fréquentables pour celui que les sociologues Michel et Monique Pinçon-Charlot ont rebaptisé le «méprisant de la République» ? Pour l'instant, c'est toujours non pour l'Elysée et même si certains semblent décidés à jouer le jeu, la grande masse des gilets jaunes zappe un débat trop corseté. En gros, ceux qui étaient dedans le sont toujours et ceux qui étaient dehors y restent. On n'accentue pas la fracture, mais force est de constater qu'on ne la réduit pas. Faute d'un dialogue plus inclusif et de pistes de transformation concrètes, la grand-messe participative ne sera qu'un immense surplace démocratique.

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