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Senard, une solide roue de secours pour Renault

En nommant ce financier anti-bling-bling comme président, en tandem avec Bolloré, le constructeur entend rompre avec les fastueuses années Ghosn.

(Dessin Cyril Pedrosa)
Publié le 23/01/2019 à 20h46

La retraite attendra pour Jean-Dominique Senard. A presque 66 ans, le patron de Michelin, qui devait passer la main en mai, va reprendre du service. Le conseil d'administration de Renault devrait le nommer ce jeudi président, non exécutif, de Renault. Il dirigera la maison en tandem avec l'«opérationnel» Thierry Bolloré (lire ci-dessous). Venu comme Carlos Ghosn de Michelin, Jean-Dominique Senard va donc terminer sa carrière en passant du pneu à la voiture.

Le nom de ce financier de formation, au parcours très CAC 40 depuis sa sortie de HEC - Total, Saint-Gobain et Pechiney, avant d'atterrir chez Michelin en 2005 comme directeur financier -, revenait avec insistance ces derniers jours. Un profil idéal pour faire oublier Ghosn et son amour immodéré du luxe et de l'argent. «C'est un grand industriel, un homme qui a une conception sociale de l'entreprise et qui l'a démontré à plusieurs reprises», déclarait il y a quelques jours à son sujet le ministre de l'Economie, Bruno Le Maire.

Châtelain. Autant dire un pedigree aux antipodes du manager franco-libanais, qui tenait d'une main de fer l'alliance automobile Renault-Nissan. Ghosn était aussi froid et cassant avec ses interlocuteurs que Senard est réputé prévenant et délicat. «Il a ce côté très vieille France et extrêmement courtois qui fait son charme et le classe à part chez les grands patrons», témoigne un jeune startupeur qui l'a rencontré lors d'une des multiples conférences où «JDS», comme on l'appelle chez Michelin, venait disserter sur sa vision de l'entreprise humaniste dans un capitalisme qu'il veut «apaisé». «Mais cela ne signifie pas pour autant qu'il a sa langue dans sa poche. Il est empathique mais n'a rien d'un béni-oui-oui», prévient le startupeur. Longtemps dans l'ombre, ce fils d'ambassadeur, toujours tiré à quatre épingles, a côtoyé Christophe de Margerie dans le select internat Sainte-Croix-des-Neiges d'Abondance (Haute-Savoie). Châtelain à Saint-Rémy-de-Provence, où sa famille est installée depuis le XVIIe siècle et possède un domaine viticole autour de son château de Lagoy, cet apparent timide a connu son baptême du feu chez Pechiney au début des années 2000. Nommé PDG en 2003, il quitte l'entreprise après avoir fait le sale boulot : restructurer le spécialiste français de l'aluminium après sa fusion avec le canadien Alcan. Edouard Michelin réussit alors à le convaincre de rejoindre son entreprise. A Clermont-Ferrand, Senard deviendra le premier gérant non issu de la famille fondatrice de cette multinationale présente dans 177 pays. Le fruit d'un malheureux concours de circonstances : en 2006, un an après l'arrivée de Senard, Edouard Michelin meurt à l'âge de 42 ans en se noyant accidentellement lors d'une partie de pêche. Si les syndicats de Michelin jugent plutôt positivement son action (à l'exception de la CGT), JDS n'a pourtant pas renâclé lorsqu'il a fallu prendre des décisions douloureuses et supprimer des milliers d'emplois, y compris en France, dans l'usine de Joué-lès-Tours, au nom de la compétitivité et de la réduction des coûts. «En même temps, cet amoureux de l'industrie ne manque jamais de s'insurger lorsqu'on lui sort le couplet fataliste de la désindustrialisation française», note un observateur. Et, de fait, il n'a jamais cessé d'investir en France, où il paie l'intégralité de ses impôts, tient-il à faire savoir. Ces dernières années, sa rémunération (3,8 millions d'euros pour 2017, soit une augmentation de 15 % en un an) a eu tendance à croître, en ligne avec la hausse des bénéfices de Michelin. Mais ce fervent catholique a tenu à ce qu'elle reste «modérée».

Piscine. Anti-bling-bling, celui que l'on voit souvent faire ses longueurs à la piscine municipale de Clermont-Ferrand aura longtemps attendu avant d'assumer un rôle plus politique. Devenu vice-président de l'Institut Montaigne en 2017 et membre du Siècle, il a rédigé avec l'ex-dirigeante de la CFDT Nicole Notat un rapport sur l'entreprise et l'intérêt général à la demande de la ministre du Travail, Muriel Pénicaud. Il a failli succéder à Pierre Gattaz à la tête du Medef, avant de renoncer en décembre 2017 : le conseil exécutif du mouvement a en effet refusé de modifier la limite d'âge maximale - 64 ans - pour lui permettre de briguer la présidence.

JDS n’a jamais dit un mot de cet épisode, mais on imagine que pour cet hyperactif, père de trois enfants, la perspective de ne plus courir le monde et les rendez-vous a pu susciter des déceptions. A la tête du conseil de surveillance de Renault, où il devra sauver l’alliance avec Mitsubishi et Nissan en défendant au mieux les intérêts français, Senard va pouvoir s’investir à fond dans cet art qu’est la gouvernance d’entreprise. Mais on attend surtout de lui qu’il soit «l’anti-Ghosn», le sage chargé d’en finir avec les excès d’un règne sans partage.

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