Il y a dix ans, c'était la chute des princes. L'argent s'évaporait comme du papier d'Arménie. Les banques coulaient, des hommes aussi. On parlait de subprimes, de faillite, de sauvetage. Le brouillard s'appelait «la crise» et on n'y voyait rien. «Même les mots m'échappaient. Rien que celui-là, la crise, me semblait tout à coup aussi dévalué que les valeurs en Bourse», écrit Florence Aubenas, alors journaliste au Nouvel Observateur et ancienne de Libération.
Semelle
Elle annonce à ses proches qu'elle part au Maroc pour écrire un roman. En vérité, elle loue une chambre à Caen, écume les agences d'intérim avec une teinture blonde et un CV tout blanc. Elle cumule les boulots précaires, du ménage surtout, pour quelques centaines d'euros. Six mois qu'elle retrace dans un livre qui donne envie d'être reporter : le Quai de Ouistreham.
Le titre évoque le Quai de Wigan de George Orwell, dans lequel l'auteur décrit la galère des ouvriers anglais des années 30. Le quai, c'est le point de bascule, le pavé détrempé sur lequel la semelle glisse. Convaincue de trouver facilement du travail, Florence Aubenas déchante vite. On lui dit qu'à 48 ans, elle flotte au «fond de la casserole».
Finalement, Pôle Emploi lui propose de nettoyer les cabines des ferries en escale. La journaliste accepte et découvre une microsociété avec ses rituels, sa langue («sanis», «monobrosse»), ses femmes et ses hommes, attachants et incisifs sous son scalpel. Elle raconte leur vie tendue, chronométrée. Chaque jour, courir d'un job à l'autre dans une voiture cassée, en bus, à pied. Trouver des heures ici et là. Des miettes de fierté.
Avant le Quai, Florence Aubenas était déjà un visage familier, aperçu sur des écrans de télé. En 2005, la journaliste et son guide étaient enlevés en Irak, pendant un reportage près de l'Université de Bagdad. Elle a été retenue dans une cave, quatre mètres de long, deux de large, avec les yeux bandés et l'interdiction de parler.
Pointe sèche
Celle que ses geôliers appellent «numéro 6» est finalement libérée après 157 jours. Elle a raconté sa détention lors d'une conférence de presse, à son retour, avec son humour en pointe sèche. Pendant des mois, on la désigne comme «l'ex-otage». Avant que le Quai de Ouistreham ne remette tout à plat. Le livre sera bientôt un film réalisé par un autre écrivain du réel, Emmanuel Carrère, auteur de l'Adversaire et Limonov. Juliette Binoche jouera le rôle de Florence Aubenas. On verra qu'en dix ans, rien n'a changé. La mer miroite à Ouistreham, les bateaux dansent, des lueurs blanches à l'horizon. La carte postale a ses absents. Ceux qui nettoient les rêves des autres, chaque matin, sur le quai glissant.
Vendredi Mads Brügger




