Avez-vous déjà eu envie d’acheter des tomates en pleine nuit ? Si l’idée vous semble séduisante, sachez que l’expérience procure peu ou prou la même sensation qu’un réveil après une sieste trop longue. Dans les allées, sous le puissant éclairage des néons, impossible de dire avec certitude si l’on est en pleine journée ou s’il est 2 heures du matin. Mais quelque chose au fond de nous s’étonne de peser des fruits à l’heure où l’on devrait être en pyjama.
Depuis janvier, les 520 m2 du Carrefour City Ecole-Militaire, dans le VIIe arrondissement de Paris, sont accessibles 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, pour satisfaire tout désir d'achat compulsif. Une prouesse permise par les caisses automatiques, qui prennent le relais des employés en chair et en os quand le Code du travail leur impose de se reposer. À 23 heures, lorsque les caisses classiques ferment, les vigiles du magasin orientent les clients - curieux mélange de touristes et de cadres en sortie d'afterwork - vers les automates. Un message s'y affiche en grandes lettres : «A vous de jouer !» Devant les caisses, un touriste en marcel, complètement ivre, a du mal à dialoguer avec la machine. Ses doigts peinent à toucher les carrés de l'écran qui finaliseront l'achat de son sandwich triangle. «Heureusement qu'ils ne vendent pas d'alcool la nuit», s'amuse un homme.
Dans le quartier, l'ouverture sans discontinuer du supermarché est saluée par les clients. Jonathan, infirmier de nuit : «Je fais mes courses d'appoint après le travail, c'est pratique. Quand tu bosses la nuit, tu n'as pas forcément envie de faire à manger en rentrant, alors c'est bien pour des gens comme moi.» En effet, on trouve beaucoup de produits prêts à être consommés : sandwichs, salades et plats de pâtes, essentiellement destinés à la clientèle nocturne. Une porte-parole de Franprix, qui ouvre aussi certaines enseignes en permanence, explique : «Dans ces magasins, il y a des gens qui travaillent de nuit, du personnel médical, de la restauration, ceux qui commencent tôt le matin et des urbains qui travaillent tard le soir. L'affluence est concentrée sur la première partie de soirée, puis à partir de 4 h 30, 5 heures.»
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«C'est une bonne chose pour le quartier, ça ramène de la vie», constate un riverain à la sortie du Carrefour Ecole-Militaire, au cœur de la nuit. Un peu plus tôt dans la soirée, à quelques instants de boucler sa caisse, une hôtesse temporise : «Pour les gens du quartier, c'est bien, oui, mais pour nous… c'est dur.» Car, conséquence des horaires illimités, les employés doivent assurer le service jusqu'à 23 heures, quand la plupart des enseignes ferment autour de 20 heures.
La clientèle nombreuse venue se fournir à toute heure a aussi attiré un groupe de sans-abri, qui font parfois la manche dans une ambiance guillerette devant le magasin, mais effraient certains passants. Une double dose de boulot pour les vigiles : en plus de pacifier la zone, à eux d’aiguiller les clients quand ceux-ci sont perdus face à des machines avec lesquelles on ne peut pas parler.




