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Budget consacré à l’égalité, le milliard, vraiment ?

Début octobre, Marlène Schiappa a annoncé un doublement des sommes allouées à l’égalité, pour atteindre 1,116 milliard d’euros en 2020. Mais dans le détail, qui vient d’être rendu public, le compte n’y est pas.

Publié le 17/10/2019 à 20h26

L'annonce avait l'air d'un petit miracle. Début octobre, dans les colonnes du quotidien régional la Voix du Nord, la secrétaire d'Etat à l'Egalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa, annonçait que l'Etat allait consacrer 1,116 milliard d'euros en 2020 à sa politique dans ce domaine, contre 544 millions en 2019. Soit, apparemment, le double. Pour autant, le détail des sommes engagées n'avait pas été dévoilé, laissant nombre de militants et d'associations craindre un vaste «enfumage». D'autant que la plupart d'entre elles réclament depuis plusieurs mois qu'un milliard d'euros soit consacré à la seule lutte contre les violences faites aux femmes, qui touchent chaque année 220 000 d'entre elles.

Déminage

Anticipant la polémique, Schiappa avait déclaré : «Nous ne faisons pas de distinction entre ce combat pour l'égalité et celui contre les violences. Tout est lié.» Mardi, elle a de nouveau voulu rassurer en convoquant la presse pour communiquer sur les sommes engagées par l'Etat en matière de lutte pour l'égalité. Aux critiques des associations, Marlène Schiappa a rétorqué : «La question du budget consacré à l'égalité est devenue un véritable sujet dans le débat public, et je m'en réjouis.» Puis : «Ce qui compte, ce n'est pas combien on met, mais ce qu'on en fait.» Et de se lancer dans une opération déminage, répétant que «la grande cause du quinquennat est aussi une grande cause budgétaire», que «le budget dédié à l'égalité est en nette hausse dans plusieurs ministères», et que l'enveloppe de son secrétariat d'Etat (29,87 millions d'euros) a été «sanctuarisée à l'euro près jusqu'à la fin du quinquennat». Sauf qu'à ce stade, le détail des sommes engagées n'avait pas été rendu public. Appelé «document de politique transversale», il a été publié mercredi.

Alors, quid du fameux milliard ? Cette somme «historique», selon les mots de la ministre, est une estimation de l'ensemble des budgets consacrés par différents ministères à cette cause au cours de l'année à venir. Elle est en réalité à modérer, au vu du «document» de Bercy dans lequel sont distinguées les autorisations d'engagement (le fameux milliard) des crédits de paiement (557 millions). Or, seuls ces derniers seront garantis en 2020. Le reste des autorisations d'engagement pourra être dépensé dans les années à venir. Ce document stipule par ailleurs que le montant des autorisations d'engagement pour 2020 est «consécutif à un nouveau cycle de contribution triennale aux banques multilatérales de développement ainsi qu'aux nouveaux engagements pris dans le cadre de la présidence française du G7».

Ce qui signifie qu'une partie non négligeable des sommes est destinée à financer des actions à l'international : soit 834 millions d'euros investis à l'étranger - contre 269 millions l'année dernière - au titre de la diplomatie culturelle et d'influence (91 655 euros), de la solidarité à l'égard des pays en développement (66,7 millions) et de l'aide économique et financière au développement (767,8 millions). Ce qui représente environ 72 % de l'enveloppe globale. Il reste 343 millions dédiés à la lutte pour l'égalité pour la France, contre 275 l'année dernière. Au total, il n'est donc techniquement pas faux d'affirmer que 1,116 milliard d'euros seront consacrés à l'égalité en 2020 au titre d'une politique transversale, mais très incomplet. La militante Caroline De Haas s'est insurgée jeudi sur Twitter, assurant n'avoir «jamais vu un truc aussi énorme en termes de "je prends les gens pour des cons"».

Ratio

Concernant le reste des sommes, elles se répartissent entre les différents ministères, le principal contributeur étant l’Education nationale, à hauteur de 138,5 millions d’euros. Or, le calcul de ces sommes pose question, comme l’avaient déjà relevé plusieurs membres de #NousToutes en 2017 : les montants consacrés à l’égalité sont évalués en effectuant un ratio entre le salaire des enseignants et le temps que l’on estime qu’ils consacrent à sensibiliser à l’égalité dans le cadre de l’éducation morale et civique. Mais cela ne garantit pas une vaste campagne effective de prévention contre les stéréotypes dans les classes.

Dans un rapport publié en novembre, le Haut Conseil à l'égalité estimait qu'une prise en charge «de qualité» des femmes victimes de violences nécessiterait au minimum 506 millions d'euros par an, voire 1,1 milliard, selon l'hypothèse la plus haute. En 2019, seuls 79 millions d'euros y auraient été consacrés, selon les calculs de l'instance nationale consultative indépendante. Pour 2020, Schiappa a assuré mardi que «361,5 millions supplémentaires» seraient engagés en la matière. Pour autant, aucune trace de ces sommes ne figure dans le «document» de Bercy. En 2018, 121 femmes ont été tuées par leur compagnon ou par leur ex.

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