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Analyse

ADP : une vente à courte vue

La privatisation d’ADP devrait rapporter 8 milliards d’euros à l’Etat. Pas une si bonne affaire au vu de la rentabilité et de la valeur de l’entreprise.

Publié le 12/11/2019 à 20h46

Le débat politique autour de la privatisation d’Aéroports de Paris (ADP) va-t-il éclipser les considérations économiques quant aux performances de l’entreprise et à la rente de l’Etat actionnaire ? Détenu à 50,6% par la puissance publique, ADP reste une affaire extrêmement rentable. L’an dernier, l’entreprise aéroportuaire a affiché 610 millions de bénéfices pour 4,4 milliards de chiffre d’affaires. Et ses perspectives d’avenir sont plutôt au beau fixe. D’abord parce que le trafic aérien croît en moyenne de 5% par an et la taxe sur le kérosène - voire celle en projet sur les émissions des moteurs d’avions - ne devrait pas infléchir cette courbe. En outre près de 25% du chiffre d’affaires d’ADP n’est pas directement lié aux redevances perçues sur les atterrissages et les décollages.

«Poule aux œufs d’or»

Une part croissante de l’activité de l’entreprise, et surtout de ses bénéfices, provient en fait de son activité commerciale et immobilière. A savoir la location de surfaces de ventes pour les restaurants et autres duty free. Ou encore la vente ou la location de terrains pour l’édification d’hôtels ou d’immeubles de bureaux. Autour des aérogares, ADP possède pas moins de 6 700 hectares dont 1 200 peuvent être affectés à des opérations immobilières. Un patrimoine hautement stratégique pour lequel l’Etat multiplie les garanties afin de calmer les critiques des opposants à la privatisation.

Mais les parlementaires les plus remontés contre le projet du gouvernement abandonnent volontiers les considérations politiques pour un raisonnement strictement financier. «L'Etat vend une poule aux œufs d'or puisque les bénéfices d'ADP sont aujourd'hui supérieurs à ce que rapportera la vente, 8 milliards d'euros au cours actuel. Une somme qui sera ensuite placée sur un compte rémunéré. Seuls les intérêts de cette somme seront utilisés pour financer des actions d'innovation [au moyen du nouveau Fonds pour l'innovation, ndlr]», insiste le sénateur socialiste du Nord Patrick Kanner. Le raisonnement est le suivant : ces 8 milliards rapporteront, grâce à un taux de 2,5% garanti par l'Etat, 200 millions d'euros par an au Fonds pour l'innovation… Or, en se désengageant, l'Etat va se priver à la fois des dividendes reversés chaque année par ADP (173 millions en 2018), mais aussi de la valeur de sa part dans l'entreprise qui n'a cessé de s'apprécier (l'action a bondi de 82% en cinq ans).

Optimiste

Alors pourquoi se priver de cette rente pour une opération «one shot» ? D’autant qu’elle s’annonce moins juteuse que prévu. En effet, avant de vendre sa participation dans ADP, l’Etat devra d’abord indemniser les actionnaires minoritaires. Il lui en coûtera, selon les premières estimations, 800 millions d’euros. En outre, et selon des calculs effectués par le sénateur PS Victorin Lurel, le ministère de l’Economie et des Finances a été très optimiste sur le placement des 8 milliards issus de la vente. Bercy table sur une rémunération de 2,5% par an. Or, les taux d’intérêt historiquement bas ne la permettront pas. Ils devraient plutôt se situer à 0,95% par an… Résultat, l’Etat pourrait en être de sa poche pour tenir la rémunération de 2,5% : selon le sénateur, il en coûtera au bas mot entre 220 et 400 millions d’euros sur les quatre premières années suivant la privatisation.

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