Christian Estrosi n’a pas lésiné. Pour inaugurer la ligne 2 du tram, le maire LR de Nice et ses équipes ont dégainé un drone, un plateau télé et une retransmission en direct. Après six ans de travaux et plusieurs centaines de millions d’euros d’investissement, le plus gros projet de la majorité municipale voit le bout du tunnel : 11 kilomètres de rails, dont 3 en souterrain, entre l’aéroport à l’ouest et le port à l’est.
Ce deuxième samedi de décembre, la rame débarque pour la première fois sur le quai. «Nous sommes la seule ville en Europe qui peut revendiquer d'avoir, depuis le départ d'un aéroport, un tram qui amène jusqu'à des bateaux. Tous les modes de transports aujourd'hui s'interconnectent entre eux, jubile le maire. Le tramway, c'est plus de verdure avec près de 3 000 arbres plantés.» En deux mots, mobilité douce et végétalisation. Ce qui tombe à pic, trois mois avant les municipales.
Depuis plusieurs semaines, Estrosi multiplie les actions et les prises de parole axées sur l'écologie dans une ville où Europe Ecologie-les Verts a attiré 11,84 % des suffrages aux européennes. Soit juste un peu plus que le parti Les Républicains (11,7 %) dans ce fief de droite. La conversion du maire laisse beaucoup de gens plus que dubitatifs. «On parle de greenwashing parce que les choses réalisées sont insuffisantes : ce sont des gouttes d'eau. Estrosi fait de petites choses sur lesquelles il communique beaucoup, estime le coordinateur de Greenpeace à Nice, Philippe Spadotto. Le tram, c'est très bien, mais ce n'est pas du tout suffisant.»
«Peinture verte»
Pendant que le maire s'agitait autour de sa nouvelle ligne de tram, Greenpeace France, l'Unicef et le Réseau Action Climat (RAC) publiaient leur classement des agglomérations françaises en fonction de leurs «efforts pour lutter contre la pollution de l'air liée au trafic routier» : Nice pointe à la onzième et avant-dernière place. Un palmarès qui n'est pas du goût du maire. «Ils se foutent de la gueule du monde, rétorque l'édile. On voit bien que c'est une officine politique et politicienne qui est jalouse de ce que nous réalisons ici.»
Ce n'est pas la première fois que la ligne 2 du tram est sous les projecteurs pour servir la com municipale : en un an et demi, il y a déjà eu trois inaugurations en grande pompe d'autres tronçons. Période pendant laquelle se sont aussi égrenées les ouvertures de jardins et de voies vertes le long des rails. Avec, à chaque fois, invitations pour les journalistes et festivités pour les Niçois. «Christian Estrosi gesticule énormément mais l'écologie, ce n'est pas un slogan, c'est un mode de vie. Ce n'est pas un thème, c'est une vision, raillent Thierry Bitouzé et Airy Chrétien, du Collectif citoyen 06, qui milite pour la transition écologique. On ne dit pas que le tram n'est pas bien, on dit qu'il faut que Christian Estrosi fasse preuve de modestie et qu'il arrête de dire qu'on est les premiers. Nantes avait son tram en 1985. Nous, on a attendu 2007.» Dans la colonne moins, le binôme ajoute les «500 morts par an liés aux particules fines», le manque de rénovation des bâtiments gourmands en énergie et le projet d'extension de l'aéroport.
Héritière d'un urbanisme où le béton et la voiture l'emportaient, Nice s'attelle à rattraper son retard. La ville a ouvert ses trois premières lignes de tram en douze ans. Et depuis quelques mois, elle pose du gazon dans les cours d'école, supprime 800 bus thermiques sur la promenade des Anglais, développe les véhicules électriques, ouvre une cuisine centrale zéro plastique et installe des jardinières partout en ville. «C'est de la déco préélectorale. Nice est devenue une jardinerie, pestent les membres du Collectif citoyen 06. Les pistes cyclables sont symptomatiques. Depuis quelques mois, c'est l'excitation totale : on met de la peinture verte partout. On traite le problème par petites touches, sans mettre en place une vraie politique pour le vélo et contre les voitures.»
«Nous ne sommes pas dans l'effet de mode car Christian Estrosi a lancé cette politique il y a dix ans. Ce n'est certainement pas électoral, défend le premier adjoint, Philippe Pradal. Nous donnons rendez-vous aux gens dans deux, cinq ou dix ans pour mesurer les effets environnementaux.» Pour Pradal, les effets bénéfiques de la ligne 2 n'ont pas été pris en compte dans le classement de Greenpeace. Selon la ville, depuis sa mise en service, un flux de 20 000 voitures a été supprimé sur la promenade des Anglais. Ce qui aurait permis de faire baisser les émissions de gaz à effet de serre de 16 % et le taux de particules fines de 19 % sur cette artère.
«Pollution»
En octobre, la métropole Nice-Côte d'Azur, que préside aussi Estrosi, a approuvé le Plan climat-air-énergie territorial et son programme d'actions. En 2026, les gaz à effet de serre devront diminuer de 22 % par rapport à 2019, les polluants atmosphériques de 44 %, la consommation d'énergie de 18 %. La neutralité carbone doit être atteinte en 2050. «Ce ne sont que des discours, estime Philippe Spadotto, de Greenpeace. On ne nous dit pas à quelle échéance ils supprimeront les voitures diesel et essence du centre-ville.»
Les militants en réclament donc plus, comme la création de «zones à faibles émissions», une «vraie politique contre la voiture» et la construction des 130 kilomètres de pistes cyclables promise pour… 2013, contre une centaine aujourd'hui. «On a mis des pistes en plein cœur de Nice, là où on pensait que ce n'était pas possible, argumente Gaël Nofri, adjoint délégué au stationnement, à la circulation et aux espaces piétons. Je ne pense pas que l'on fasse du cosmétique quand on reverdit la promenade des Anglais. Ce qu'il faut regarder, c'est d'où l'on part et où l'on va.»
Sous l'œil des caméras, le tram 2 sort du tunnel. C'est le moment qu'ont choisi Philippe Spadotto et les autres militants de Greenpeace pour dégainer leur banderole et distribuer une lettre à l'équipe d'Estrosi portant sur «l'engagement sur la sortie des véhicules polluants». Suite de leur sortie : aller consulter les capteurs de pollution. Verdict «Le jour de l'inauguration, la pollution a atteint un seuil énorme», pointe le responsable. Selon la start-up de mesure de pollution de l'air Plume labs, le niveau était effectivement «très élevé» ce jour-là. Deux fois supérieur à la moyenne. Les flonflons n'ont pas enrayé ce pic.




