C'était un des enjeux de la journée de mobilisation de jeudi pour l'intersyndicale (CGT, FO, FSU, Solidaires, CGC…) : «Amplifier la mobilisation et la grève.» Et réussir, notamment à rallier le privé. Pari réussi ? Difficile à dire, tant la mesure du nombre de grévistes est complexe. A Paris, plusieurs drapeaux de grands groupes, tels Onet ou PSA, étaient bien présents dans le cortège. A Marseille, leur présence est restée «marginale», selon le sociologue Baptiste Giraud. Ce qui s'explique en partie, précise-t-il, par «le bassin d'emploi, qui compte peu de grandes entreprises». Reste tous les autres salariés du privé qui ont pu se mettre en grève sans pour autant défiler. Mais les comptabiliser n'est pas une mince affaire. Contrairement au secteur public où, du fait de l'obligation des agents de se déclarer en grève en amont, des taux de participation officiels sont fréquemment donnés, dans le privé ces données sont inexistantes. Et les centrales syndicales, qui tentent tant bien que mal de faire remonter les informations par leurs structures locales, s'avouent démunies pour construire leurs propres chiffres.
«On demande à nos équipes de nous communiquer le nombre de grévistes, mais cela reste parcellaire», explique Eric Beynel, de Solidaires. La faute à l'éparpillement des salariés. Mais pas que : «Parfois les directions d'entreprise ne donnent pas les chiffres», poursuit-il. Même souci à FO : «C'est difficile, la grève prend différentes formes dans le privé : débrayages, demi-journées, journées franches…» L'exercice, note Fabrice Angei, de la CGT, reste plus aisé dans les grands groupes, «là où les syndicats sont bien implantés». Mais lui aussi dénonce le rôle des employeurs : «Ça dépend de leur bon vouloir. On a de plus en plus de mal à récupérer les chiffres.» Les employeurs n'ont aucune obligation. Seule une enquête annuelle, réalisée par la Dares, organisme statistique du ministère du Travail, permet d'avoir une vision du nombre de grévistes. Mais seulement a posteriori.
Alors les centrales se fient à des signes. «Dans la station de ski de Risoul, dans les Hautes-Alpes, on compte une soixantaine de grévistes, ça donne une indication», note Angei, de la CGT. «Dans mon petit département, on arrive à faire un recensement car on se connaît. Mais il y a toujours des grévistes qui nous échappent», explique David Gistau, de la CGT Aveyron. Le recensement reste un «exercice périlleux», reconnaît-il. «Il faudrait avancer sur ce sujet, dit Eric Beynel, de Solidaires. C'est un vrai problème. Parfois des salariés font grève, mais ça ne se voit pas et ils se demandent si c'est bien utile.» «Il faut qu'on regagne une culture d'organisation», ajoute Angei, de la CGT. Dans les années 2000, la centrale avait mis en place un observatoire des conflits sociaux. «Mais cela a échoué, raconte Baptiste Giraud. La CGT est très décentralisée, elle a un problème de remontée d'informations. Certains militants n'ont pas vu l'intérêt, d'autres ont eu des réticences.» Des lacunes qui incitent certains grévistes à se saisir eux-mêmes du sujet. «Souvent, on fait grève de manière peu visible dans le privé», peut-on lire sur le site militant Paris-Luttes.info, qui invite les grévistes du privé à se mettre en avant : «Dites-le. Comptez-vous. Même si ça paraît peu, nous ferons masse.»




