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Libération
Éditorial

Archaïque

ParLaurent Joffrin
directeur de la publication de Libération
Publié le 04/03/2020 à 20h16

La technologie est une belle chose, et pourtant… D’un côté, une demande latente de transport individuel, de l’autre, des jeunes qui cherchent un emploi, souvent issus de quartiers défavorisés. Et au milieu, une application numérique maligne, capable de réunir cette demande et cette offre de manière souple et instantanée. Sur cette idée très libérale, trois mousquetaires ont créé un empire du VTC qui a essaimé partout dans le monde. Uber était né.

Dans la foulée de cette innovation de rupture, d’autres entreprises technologiques se sont lancées, avec un succès comparable. Les taxis traditionnels, abrités par une réglementation étroitement calibrée, avec numerus clausus et règles strictes de circulation, se sont retrouvés débordés, au grand dam des chauffeurs classiques. Mais voilà : cette souplesse créatrice d’emplois qui facilite la vie des urbains des classes moyennes et supérieures a aussi accouché d’une nouvelle forme de travail, individualisé, hyperflexible, sans contrat fixe entre employé et employeur, à la fois moderne et archaïque, puisqu’on revenait à l’ancien modèle des travailleurs à la pièce, dispersés, isolés et soumis à un entrepreneur impérieux. C’est ce qu’on appelle «l’ubérisation».

D’où l’importance de la décision judiciaire prise mercredi en France : loin d’être des entrepreneurs libres et autonomes, les chauffeurs Uber sont des travailleurs attachés à une entreprise par un lien de subordination - des salariés comme les autres. La fin d’un modèle ? Peut-être : la société Uber, grandie à une vitesse supersonique, enregistre des pertes tout aussi supersoniques. Elle peut succomber. A moins qu’elle ne s’adapte aux règles plus civilisées qui régissent le monde du travail. L’économie de marché est efficace. Mais sans régulation sérieuse, elle ne suscite que la révolte.

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