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Libération
Éditorial

Parenthèse

ParLaurent Joffrin
directeur de la publication de Libération
Publié le 16/03/2020 à 21h51

La guerre, donc. A travers une adresse du Président, martiale et concrète (même si sa longueur a nui à son impact), la France, à son tour, décrète la mobilisation générale. Répétition du mot, batterie de mesures d'exception, appel à l'armée, restriction draconienne des déplacements, union nationale et même référence à la Grande Guerre - les taxis sont enrôlés et, comme les Poilus, les soignants «ont des droits sur nous» : Emmanuel Macron a convoqué toutes les figures de la rhétorique militaire pour convaincre. Réveil tardif, communication erratique, virage brutal ? Peut-être. Mais le temps de la polémique viendra ensuite. La France doit combattre un tueur indifférent, exotique et intime à la fois, un ennemi invisible et pernicieux, sans âme et sans pitié. Comme on ne peut lui opposer aucun antidote, il faut s'en protéger sans pouvoir l'atteindre, en sachant qu'il cédera au terme d'une lutte incertaine et patiente. Il faut s'y habituer : la France sous confinement se change en un étrange camp de prisonniers domestiques, assignés à résidence, enfermés dans leur foyer, soumis à une restriction étroite et à des contrôles minutieux. Chacun est renvoyé à lui-même, séparé de la société, contraint de mener une vie privée ordonnée par la puissance publique. Les risques de cette amère parenthèse ne doivent pas être sous-estimés. En période d'épidémie, le prochain devient menace, l'ami devient danger : les valeurs s'inversent. Pour faire preuve de solidarité, il faut s'isoler. Pour aider les autres, il faut s'en éloigner. Pour rester en contact avec l'extérieur, il faut rester à l'intérieur et s'en remettre pour l'essentiel aux réseaux numériques, c'est-à-dire dépendre du monde virtuel pour maintenir ses liens avec le réel. Etrange période qui va couper les liens sociaux pour préserver la société, qui nous obligera, pour garder la liberté de vivre, à vivre sans liberté. Deux réactions à proscrire : l'insouciance qui est une forme de déni et mène à l'irresponsabilité ; la peur qui engendre l'irrationnel ou l'excès, et conduit à une autre irresponsabilité. Il n'est qu'une attitude possible : garder sa confiance dans les soignants et les scientifiques, qui allient savoir et courage et sont la seule boussole légitime ; démontrer que les régimes de liberté, même lorsqu'ils suspendent les libertés, sont capables de vaincre l'adversité sans pour autant abandonner leurs principes. Pour surmonter la pire des épreuves, la France devra puiser dans ce qu'elle a de meilleur.

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