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Libération
Éditorial

Société

ParLaurent Joffrin
directeur de la publication de Libération
Publié le 17/03/2020 à 21h16

On se souvient de la phrase de Margaret Thatcher : «There is no such thing as society», «il n'y a pas de société», aphorisme brutal selon lequel seuls les droits et les intérêts des individus, séparés et autonomes, fondaient le contrat social. Depuis mardi midi, les Français, confinés chez eux, éprouvent la fausseté du théorème qui a changé le monde en lançant la «révolution conservatrice» des années 80. Séparés des autres au nom de la précaution sanitaire, ils se rendent compte - ou vont se rendre compte - que le citoyen moderne, s'il tient à sa liberté, dépend des autres et qu'il est malgré tout, et peut-être avant tout, un animal social. Comme ces Italiens qui paraissent à leur balcon trois fois par jour pour chanter en chœur ou applaudir ensemble les personnels des hôpitaux, ils vont mesurer combien ils ont besoin de se retrouver avec d'autres pour vérifier qu'ils sont bien membres de cette chose qui «n'existe pas» : la société. Besoin psychologique, élémentaire, fondamental dans la vie courante, qui implique le lien, l'échange, le travail ou le loisir en commun. Besoin collectif, tout autant. Cet enfermement provisoire met en lumière le rôle soudain décisif de la société représentée et organisée par son Etat, dont chacun, empêché d'agir, dépend désormais presque entièrement. L'Etat qui édite les règles sanitaires pour limiter les pertes humaines, l'Etat qui lutte contre le virus grâce à des services publics dont on redécouvre l'utilité précieuse, l'Etat dont on ne déplore plus les coûts excessifs mais qu'on presse au contraire de dépenser sans compter pour aider l'hôpital public, pour garantir la sécurité, pour voler au secours des plus faibles, pour maintenir autant que possible le fonctionnement normal de la vie économique. Ce sera peut-être la grande leçon de cette crise. A la hausse : les valeurs d'action collective. A la baisse : le «chacun pour soi» des sociétés contemporaines. On pressent un tournant historique qui réhabilitera la société, loin de l'utopie épuisée de l'individu roi.

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