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Libération
Éditorial

Hiérarchie

ParLaurent Joffrin
directeur de la publication de Libération
Publié le 24/03/2020 à 20h26

On a changé de «premiers de cordée». Naguère Emmanuel Macron avait désigné par cette locution alpine les chefs d’entreprise, les animateurs de start-up, les innovateurs de la high-tech. Chaque soir à 20 heures, désormais, les Français applaudissent d’autres premiers de cordée : les soignants qui luttent en première ligne contre le virus au péril de leur vie. Ils pourraient aussi applaudir d’autres combattants, peut-être moins visibles, moins prestigieux mais tout aussi décisifs dans la crise : ces innombrables salariés, caissiers ou caissières, manutentionnaires, éboueurs, chauffeurs de poids lourds, personnels des réseaux de communication ou d’énergie qui continuent à se rendre à leur travail malgré les risques, parce qu’ils savent que sans eux la vie quotidienne, déjà éprouvante, deviendrait impossible. Chacun comprend maintenant que la présence de nourriture dans les rayons, de médicaments dans les pharmacies, de journaux dans les kiosques, de policiers prêts à faire appliquer les consignes sanitaires ou de pompiers voués à secourir les Français en danger, suppose la mobilisation d’une armée invisible mais bien présente qui empêche l’arrêt total de l’économie et la propagation de la panique au cœur de cette angoissante pandémie. Ce qui conduit à une réflexion simple : est-on sûr que la hiérarchie du prestige et des revenus dans nos sociétés corresponde à l’utilité sociale de ceux qui en sont les bénéficiaires ? Quand on rémunère un trader dix fois plus qu’une infirmière ou un chercheur en épidémiologie, garde-t-on le sens des valeurs humaines ? Certes nulle autorité centrale n’est habilitée à fixer le revenu de tout un chacun. La chose a été essayée, sans succès. Mais corriger, amender, compenser, équilibrer les inégalités spontanées des sociétés ouvertes : ce sera l’une des questions les plus urgentes de la France dans l’après-crise.

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