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Libération
Éditorial

Humanisme

ParLaurent Joffrin
directeur de la publication de Libération
Publié le 25/03/2020 à 20h26

Certains froids calculateurs y pensent certainement (tant qu’eux-mêmes ou un membre de leur famille ne sont pas concernés) : mais pourquoi mettre par terre l’économie mondiale et déployer un appareil de contrôle digne d’un régime totalitaire pour limiter des pertes humaines pour l’instant comparables à celle de la grippe ? C’est le raisonnement sommaire tenu par un Donald Trump ou un Jair Bolsonaro, qui refusent l’idée d’une mise à l’arrêt prolongée de leur pays, qui préfèrent au fond sacrifier quelques milliers de personnes (pensent-ils…) pour ne pas perturber la vie quotidienne ou la prospérité de millions d’autres, tel un général en campagne qui envoie un régiment à une mort quasi certaine pour sauver le reste de l’armée. Avec cet argument supplémentaire, formulé par le président américain : une récession sévère, au bout du compte, tuera autant de personnes, sinon plus, que le coronavirus. Ceux qui pourraient se poser ces questions doivent lire les reportages et les enquêtes que nous publions aujourd’hui. Sentant arriver le début de la «vague» d’admissions supplémentaires en réanimation, les médecins d’Ile-de-France craignent d’être confrontés sous peu à des dizaines de «choix de Sophie», comme dans le roman de William Styron : choisir la mort d’une personne pour en sauver une autre. Terrible responsabilité morale, sentiment de culpabilité garanti, que les soignants essaient de repousser par tous les moyens en déployant des trésors d’abnégation et de travail. D’où l’appel volontairement pathétique lancé par Martin Hirsch, qui dirige l’Assistance publique de la région parisienne. Tout faire pour accueillir tout le monde… L’éternel message d’Hippocrate s’impose à tous les soignants et, partant, à la société entière. On dit parfois du mal de l’humanisme, doctrine «bien-pensante» et lénifiante. Sauf quand on est malade.

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