Ce doit être en 1976, je crois, dans Métal hurlant, le magazine de BD créé par Jean-Pierre Dionnet. C'est une histoire sans parole, d'une demi-douzaine de pages, qui près de cinquante ans plus tard me hante encore. Un monde post-apocalyptique, apparemment vide de toute vie humaine. Deux androïdes, l'un mâle, l'autre femelle, font une halte à l'ombre d'une carcasse métallique, peut-être celle d'une aile d'avion sur laquelle ils s'asseyent. L'androïde mâle approche timidement sa main du torse de sa compagne, et… enlève la fine carapace métallique qui recouvre un sein, un sein palpitant de femme. Lentement, ils se dénudent l'un l'autre, un strip-tease de métal qui découvre peu à peu leur peau d'humains, jusqu'à ce que, dans cette France post-soixante-huitarde encore confinée dans le pompidolisme, ils apparaissent, glorieusement nus, à mes yeux de puceau obsédé.
Sur l’aile de l’avion ils s’embrassent, se lèchent, font l’amour. Et apparaît, dans une case, en périphérie, un criquet. Puis un autre. Puis un autre. Ils font l’amour, et pris dans leur étreinte charnelle ne remarquent pas ces intrus chitineux qui grimpent sur leurs jambes, leurs bras. Il y a, je m’en souviens, cette image saisissante du visage de la femme, de son œil soudain grand ouvert et empli de frayeur, tandis qu’un criquet mord son visage. Puis un autre. Les amants se débattent. Dans le silence absolu de cette histoire sans parole. Leurs corps disparaissent sous la masse grouillante. Et lorsque les insectes se retirent, des deux imprudents il ne reste rien, pas même les os. Dernière case : sur un fragment métallique qui il y a quelques heures protégeait un sein, ou un avant-bras, deux criquets copulent.
Ce monde de distanciation sociale, ce monde où nous sont interdits les gestes de l’amour charnel, les gestes du réconfort, les gestes de la tendresse, ce monde sans contact est une épreuve plus pesante de jour en jour pour chacun de nous, et pour certains plus que d’autres encore. Mon ami Franck a 50 ans. Nous nous sommes connus sur Twitter, comme nombre de mes amis médecins. Il est radiologue après avoir longtemps exercé la médecine légale. Et pour lui, ce nouveau monde sans contact a une signification particulière :
«Comme chacun d’entre nous je vis difficilement le confinement. Comme beaucoup je vis la Covid comme ce qui sépare, et non ce qui rapproche. Et comme certains, je vis avec la crainte, la profonde angoisse, de ramener la maladie ou la mort chez moi, chez nous. Car je vis avec une personne qu’on dit à risque, atteinte d’une malade chronique respiratoire.
«Cela fait pourtant longtemps que celle que j’aime trompe la mort. Elle l’a toujours trompée en fait, l’a distancée, l’a égarée un peu, aidée par la médecine, par les médecins, par moi aussi, peut-être… Et brutalement, ce qui paraissait lointain, et bien qu’elle s’y soit toujours préparée, la heurte de plein fouet et nous rappelle que le fil est fragile.
«Et dans cette tempête de fièvre, de toux et de douleurs thoraciques, je réalise de nouveau que la mort est finalement toujours proche, que la vie d’avant était finalement beaucoup plus instable que je ne le pensais, que l’équilibre était fragile, que nous vivions dans une forme de déni, rassurant, confortable.
«Car en ce moment de perturbation dans la Force, non seulement les soins des malades chroniques sont perturbés ; mais leurs traitements le sont aussi, à la fois en raison des déséquilibres économiques mondiaux, mais aussi à cause des rushs individualistes sur les produits miracles vantés par nos nouveaux gourous youtubeurs.
«Chaque soir s’égrène le nombre de morts devant un public avide de transparence, et je pense à celle avec qui je vis, confinée chez nous depuis maintenant près de cinquante jours, ce qui, pour une personne dite fragile, demande tout de même une sacrée force de caractère, sinon une résilience inconcevable pour une personne dite "normale". Le monde, habituellement dangereux pour mon amour, est devenu mortel.
«Et ce monde, moi, j’y vais, j’en reviens, j’y repars… afin de soigner des gens que je ne connais pas, et en mettant en danger ceux que je connais, celle que j’aime, celle qui a consacré toute sa vie à survivre, celle dont la fragilité me rappelle chaque jour qu’un dossier médical ou un diagnostic est loin de résumer une personne, loin de définir un avenir, loin de résumer une faiblesse.
«Chaque soir en rentrant, je balance ma boule de linge sale dans un sac fermé, je passe à la douche, je nettoie tout à la brosse, je désinfecte tous les objets touchés en portant un masque… avant d’aller m’endormir seul. Et je continuerai tant qu’il le faudra. Et nous continuerons à nous envoyer des textos avant de nous assoupir, et en nous réveillant. Chaque soir j’éliminerai méticuleusement les traces de ce monde extérieur dangereux, de ce virus tueur, et de cette menace invisible.
«Et chaque matin, j’y retournerai.»




