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Libération
CHRONIQUE «EXTRA-MUROS»

Rouler la nuit sans but et sans reproche

Pendant cinq jours, la chronique extra-muros raconte la nuit en période de confinement, dans plusieurs territoires.

«Ça m’a fait un bien fou de rouler avec la musique… même si ce n’est pas bien.» (Frank May/Photo Frank May. Picture Alliance)
Publié le 24/04/2020 à 15h41

Il y a deux semaines, Pierre avait déjà confessé son péché à Libé : s'arranger avec le temps et les distances autorisés. Aller un peu plus loin, un peu plus longtemps, ce qui signifiait pour le bonhomme faire ses courses ailleurs que dans sa ville si tranquille du Val-d'Oise. Quinze jours plus tard, le voilà s'octroyant le droit de grignoter minutes et kilomètres à un autre moment, à savoir la nuit.

Un lundi de quarantaine, l'agent de maîtrise a démarré sa voiture pour esquiver la décompression par l'écran – jeux, séries, films. L'aller : une vadrouille sur l'autoroute et le périphérique. Le retour : une escale imprévue dans son terroir agité d'origine, à l'ouest des Yvelines. «Par curiosité bizarre, juste pour voir si ça respectait le confinement.»

Vers minuit, le quadra a donc rôdé, à quatre roues, muni d'une autorisation et une excuse en cas d'interpellation : «Je prends moins de risques dans ma voiture, en vrai. Je suis seul, sans personne.» Il dit, gêné : «Malheureusement, je fais partie de ceux qui peuvent payer les 135 euros d'amende. Je me dis que c'est le prix du joker quand tu sens que tu deviens fou.» Et : «Ça m'a fait un bien fou de rouler avec la musique… même si ce n'est pas bien.»

Lire aussi l'épisode précédentLe kawa de nuit manque à l'appel

Le Covid-19 va peut-être redonner ses lettres de noblesse (on verra dans le monde d’après) à ce qu’on appelle communément – et avec un soupçon d’injustice et d’ingratitude –  la routine. Ces petites choses qui inspirent parfois soupir et lassitude, mais qui touchent à quelque chose d’immense : la liberté. Celle de rouler, par exemple, sans but particulier, si ce n’est pour le kif de sortir, de regarder le monde vidé, de fuir la maison, de faire un choix quand une réflexion est dans l’impasse, de croquer la nostalgie, de rire ou bien de pleurer.

Le début du confinement a marqué, d'un coup très sec, la raréfaction des voitures, de surcroît la nuit, lesquelles passaient par endroits à la fréquence d'une diligence. Et là ? Mercredi, très tard, le monde d'avant a prouvé qu'il respirait encore dans le XXe arrondissement de Paris, à l'entrée du périphérique. Un chauffeur a appuyé sur son klaxon avec la férocité habituelle des journées bondées sur la route. On ne démarrait pas assez vite au feu vert. A cela, il a ajouté la touche sucrée : le regard de travers – qui s'adoucit vite ou se maintient en fonction de la gueule en face – une fois à hauteur du coupable de lenteur. Il faisait nuit. Surtout, il n'y avait personne.

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