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Reportage

Dans les couloirs du tribunal de Paris, le fébrile retour de la justice ordinaire

Après deux mois au ralenti, le palais de justice des Batignolles s'apprête à reprendre une activité «normale». Mais, avec la grève des avocats et la crise sanitaire, le tribunal a accumulé un retard abyssal, de près de 4 000 dossiers pénaux.

Premier jour de déconfinement, lundi, au palais de justice de Paris. (Albert FACELLY/Photo Albert Facelly pour Libération)
Publié le 11/05/2020 à 17h32

«Prenez donc une goutte d'eau bénite !» A l'entrée du tribunal judiciaire de Paris, à l'approche de chaque nouveau visiteur, un agent de sécurité, masque sur le visage, désigne le bénitier du jour : un flacon de gel hydroalcoolique installé sur une table. Sur l'esplanade qui siège face au palais, les bourrasques de vent balaient une dalle déserte, sur laquelle plots et marquages au sol ont été disposés afin d'accueillir les justiciables. Soufflée par une violente rafale, une visière de protection s'envole dans les airs, si bien que trois agents masqués se mettent à la poursuite du bout de plastique glissant sur le bitume…

Face aux portiques, les agents, présents en nombre, rappellent les gestes barrières à adopter. «C'est la rentrée, lâche l'un d'eux, sourire abrité. Il n'y a pas trop de monde encore. Les gens ont peur. Moi aussi d'ailleurs. Mais il faut bien travailler, sinon je serais resté chez moi.» Les travées du tribunal judiciaire de Paris sont en effet quasi vides. Seuls les vigiles et policiers sont repérables, nichés aux quatre coins des étages du bâtiment. «C'est une reprise tranquille, mais on a envie de vacances, rêve une agente de sécurité. J'espère que les vols vers l'étranger pourront reprendre bientôt. On a envie de voir du soleil», dit-elle, en vérifiant les sacs des rares personnes présentes.

Six mois de dysfonctionnement

A l'occasion d'une conférence sur la reprise de l'activité judiciaire qui s'est tenue mercredi 6 mai, le président du tribunal, Stéphane Noël, a indiqué que les audiences de référé au civil se tiendraient de manière normale dès le premier jour du déconfinement, et seront doublées à partir de juin. «On ne sort pas de deux mois mais de six mois de dysfonctionnement», a déploré le procureur de Paris, Rémy Heitz, en évoquant la grève des avocats et la crise sanitaire. Grâce au télétravail, plus de 700 dossiers ont été réglés à distance. Sur les 1 600 personnes qui travaillent au tribunal habituellement, seule la moitié sont présentes pour cette journée de reprise.

Ce lundi, la justice reprend petit à petit ses droits, après avoir été frappée par le virus. A Paris, quelque 90 magistrats et fonctionnaires ont été touchés par l'épidémie, dont quinze personnes testées positives et une hospitalisée. Désormais, 45 à 50% des audiences correctionnelles redémarrent. Avec, pour priorité, les audiences comportant des détenus et les contentieux urgents, telles que les violences conjugales. En principe, c'est la 24e chambre qui accueille ces dernières. Mais, en raison de l'afflux de dossiers, la 28e chambre, généralement consacrée aux infractions routières, a été réquisitionnée. La capacité d'accueil y est limitée à 23 personnes, mais seule une petite dizaine de visiteurs sont présents. Lucile Piermont, avocate, admet que son «cabinet a pris beaucoup de retard depuis le début de la crise sanitaire». «Le parquet a mis en place un call-center pour nous prévenir des maintiens d'audience», explique-t-elle, reconnaissant avoir hâte de plaider.

Juger prioritairement les violences conjugales

L'homme est poursuivi pour violences volontaires entraînant une ITT de moins de huit jours. Les faits remontent à mars 2019, lors duquel le couple, séparé, effectuait l'échange de leur fils dans le cadre d'une garde alternée. Arrivé quarante-cinq minutes plus tôt que l'heure prévue, Monsieur F., entrepreneur et boxeur amateur, monte à l'étage du domicile de son ex-conjointe. Veste étroite et jean slim, l'homme, qui a déjà été condamné en février 2019 pour des faits similaires à l'encontre de son ancienne conjointe, martèle que cette dernière «sentait l'alcool» et «qu'elle l'a giflé» à plusieurs reprises, le poussant à «appeler police secours». Pour la femme, c'est bien son ex-mari qui a été violent. «Il m'a claqué la porte contre la têteJe suis allée me réfugier chez la voisine avec mon fils.» Dans son réquisitoire, la procureure de la République demande une condamnation de cinq mois d'emprisonnement assorti d'un sursis probatoire. Retour à un fébrile sentiment de justice ordinaire.

Avec la grève des avocats et la crise sanitaire, le tribunal de Paris a accumulé plus de 4 000 dossiers pénaux de retard. Ce lundi, la 28e chambre met les bouchées doubles. Elle a prévu de traiter plus de 27 dossiers dans la journée.

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