Depuis les fenêtres de son bureau, Eric Sarrat, 49 ans, contemple un
spectacle qui lui met les nerfs à rude épreuve: une soixantaine de camions arrêtés devant les grilles de son entreprise, GT, contraction de Générale de traction ou de Gaston Trochery, le grand-père fondateur (le «C» de Compagnie s'est perdu pour ne pas donner CGT"). L'entreprise familiale, installée depuis plus de trente ans sur la rive droite de la Gironde, dans la zone industrielle de Bassens, n'avait pas connu de grève depuis 1972. Rien en 1992, rien en 1996. Mais cette année, l'atmosphère n'est plus la même; une dizaine de routiers, sur les 900 employés par GT, a rejoint, sous le pont d'Aquitaine dégoulinant de pluie, le piquet de grève exclusivement géré par des militants FO. Et le barrage a été délibérément érigé sous le nez d'Eric Sarrat, administrateur de l'Union des fédérations de transport (UFT), la plus puissante organisation patronale du secteur qui avait, quelques heures avant le début du conflit, claqué la porte des négociations. «Très franchement, ça m'a fait plaisir qu'on s'installe ici. L'UFT s'est moquée de nous», lance, amer, un gréviste.
Depuis dimanche, le face-à-face dure. Par prudence, Eric Sarrat avait fait sortir le maximum de ses poids lourds durant le week-end. Il s'est aussi constitué des réserves de carburant «dans des lieux tenus secrets». Envoyé des voitures pilotes étudier les itinéraires, organisé des convois tous feux éteints pour franchir les lignes ennemies, fait venir un




