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Libération

L’écho des caricatures danoises

Au Danemark, les craintes de l’affaire des dessins de Mahomet ressurgissent.

Le caricaturiste danois Kurt Westergaard le 29 décembre 2010. Il est l'auteur d'une des caricatures de Mahomet publiées dans le «Jyllands-Posten» le 30 septembre 2005, qui avaient enflammé le monde musulman. ( © AFP Jens Nørgaard Larsen)
ParAnne-Françoise Hivert
De notre correspondante en Scandinavie
Publié le 07/01/2015 à 21h06

Il avait signé une des douze caricatures du prophète Mahomet publiées pour la première fois dans le journal danois Jyllands Posten le 30 septembre 2005. Le dessinateur Lars Refn, qui dirige aujourd'hui l'Association des caricaturistes danois, est effondré. Il vient d'apprendre la mort de Tignous dans l'attentat contre Charlie Hebdo. Il avait accueilli son collègue français au mois de novembre, lors d'un festival du journalisme à Copenhague : «Je suis extrêmement choqué. Il est venu manger à la maison. Je pense aujourd'hui à sa famille et à celle des autres victimes.»

A la rédaction du journal conservateur, pas de commentaire. Si ce n'est un éditorial sur le site internet, qui dénonce ce «11 Septembre à la française» et rappelle que Charlie Hebdo est «un des magazines qui s'est le plus solidarisé avec Jyllands Posten au moment de la crise des caricatures». L'attentat, écrit l'éditorialiste, est la preuve de ce que le quotidien danois voulait dénoncer en publiant les caricatures de Mahomet : «Il y a une intimidation contre le débat public.» Et il poursuit : «L'attentat à Paris est une attaque contre la démocratie, la liberté d'expression, le droit de penser et de parler librement.»

Menaces. Depuis 2005, Jyllands Posten a été l'objet de menaces répétées. En décembre 2010, les services de renseignement danois ont déjoué un attentat : cinq hommes originaires de Tunisie, d'Irak et du Liban - dont quatre détenaient un passeport suédois - avaient prévu d'entrer dans la rédaction et de «tuer autant de personnes que possible». Trois mois plus tôt, un citoyen belge d'origine tchétchène a été arrêté à Copenhague après avoir accidentellement fait exploser une bombe dans sa chambre d'hôtel, où les policiers ont retrouvé une carte identifiant la rédaction du Jyllands Posten d'Aarhus, dans l'ouest du pays.

L'attaque la plus sérieuse s'est produite le 1er janvier 2010, contre le caricaturiste Kurt Westergaard, auteur du dessin très controversé représentant le prophète Mahomet coiffé d'un turban en forme de bombe. Le dessinateur de 75 ans était chez lui en compagnie de sa petite-fille quand un homme armé d'un couteau et d'une hache est entré. Kurt Westergaard a juste eu le temps de se réfugier dans une pièce fortifiée aménagée chez lui après une première tentative d'assassinat en 2008. Agé de 28 ans et originaire de Somalie, le forcené, qui venait d'obtenir l'asile au Danemark, a été condamné à dix ans de prison et expulsé du pays.

«Forteresse». Aujourd'hui, la rédaction du Jyllands Posten, qui donne sur la place de la mairie, au centre de la capitale danoise, est «une véritable forteresse», selon le journaliste Niels Ivar Larsen, du quotidien Information. Mercredi, la sécurité y a été renforcée. «Un jour comme celui-ci, nous ne pouvons que penser à ce qui pourrait arriver au Danemark», confie le journaliste, qui a rencontré Gérard Biard, rédacteur en chef de Charlie Hebdo, en décembre à Copenhague, quand il est venu recevoir un prix pour la liberté d'expression.

Le patron du syndicat Dansk Journalistforbund, Mogens Blicher Bjerregard, assure que toute la profession au Danemark est en état de choc : «Il y a un écho particulier ici, avec les caricatures et les menaces que nous avons reçues.» La situation, cependant, n'est pas la même qu'en France, précise le dessinateur Lars Refn : «Depuis la publication des caricatures, c'est paisible. Nous n'avons pas de journaux comme Charlie Hebdo, dont c'est le boulot de faire de la provocation. Je ne pense même pas que ce serait possible au Danemark, avec la loi qui interdit le blasphème.»

Mercredi, plusieurs titres de presse danois confirmaient leur intention de publier jeudi des caricatures parues dans Charlie Hebdo - à condition qu'elles n'aient «rien d'outrageantes», confiait un journaliste du quotidien Politiken.

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