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La baisse de l’euro, une bonne nouvelle de mauvais augure ?

La chute de la devise européenne, qui s’accélère à mesure que se profile une injection de liquidités par la BCE, ne suffit pas à dissiper les doutes sur la reprise.

L'avocat général de la Cour de justice de l'UE a rendu un avis positif, mercredi, à des rachats d'actifs par la BCE. (Photo Kai Pfaffenbach. Reuters)
Publié le 14/01/2015 à 19h56

C’est une épée de Damoclès en moins sur la tête de la BCE. C’est surtout la (quasi) certitude de voir l’euro perdre de sa valeur. Mercredi, il est passé sous 1,1747 dollar pour rejoindre son niveau d’introduction du début 1999. A l’origine de cette nouvelle glisse ? L’avis de l’avocat général de la Cour de justice de l’Union européenne. Ce dernier, dont les conclusions seront certainement suivies par la Cour de justice européenne, estime que le fameux «bazooka» de la Banque centrale européenne (BCE), agité en 2012, par Mario Draghi pour venir au secours de la zone euro attaquée par les marchés est compatible avec le droit européen.

Déflation. Plus rien n'empêche la BCE de passer à la vitesse supérieure en soutenant la zone euro à travers un nouveau programme d'assouplissement quantitatif (QE), par des rachats massifs d'actifs financiers, en particulier de dette publique. Mario Draghi, le président de la BCE, a donné mercredi un nouveau signal de l'imminence de cette offensive monétaire, tout en pointant que la BCE n'avait «pas des possibilités infinies» de soutien à une zone guettée par la déflation. Une telle mesure aurait pour effet d'inonder les marchés de liquidités. Ce sont près de 500 milliards d'euros qui pourraient être déversés par la BCE dès le 22 janvier. Or, plus la masse monétaire augmente, plus la valeur d'une monnaie se déprécie.

La baisse de la valeur de l'euro est d'autant plus spectaculaire qu'elle est rapide. Depuis un mois, elle a perdu 5% face au dollar après un plongeon de près de 12% en un an. «C'est une bonne chose pour l'économie française et pour la zone euro dans son ensemble», estime Céline Antonin de l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). Et de rappeler qu'une dépréciation de 10% de l'euro devrait se traduire (en théorie) par une hausse des exportations made in France de 1,1% hors zone euro et d'une baisse des importations de près de 2%. Quant à la zone euro, le gain de croissance pourrait être de 0,5% sur un an (soit 1,5% fin 2015). Ceux qui vont jusqu'à parier sur une parité euro-dollar préfèrent se contenter d'un «pourvu que ça dure» évitant toute prévision de croissance.

Si nombre d’économistes estiment que l’horizon se dégage, d’autres estiment qu’«il faut raison garder». Selon eux, la politique de la BCE n’explique pas tout. Ils pointent la politique monétaire de la banque centrale américaine, la Réserve fédérale. Ou plutôt des petites phrases prononcées par Janet Yellen. La présidente de la Fed ne cesse de préparer les marchés à une remontée des taux d’intérêt, lorsque la BCE les fait au contraire baisser. Mais comme son prédécesseur, Ben Bernanke, Janet Yellen le laisse entendre dans la novlangue des banquiers centraux… sans agir. Qu’importe. Les marchés font comme si. Censés anticiper l’avenir, ils ont déjà intégré une prochaine remontée des taux américains. Résultat : les opérations de change de l’euro au profit du dollar s’accélèrent.

Inflation. Rassurés par ce mouvement, de nombreux économistes estiment qu'un euro faible, c'est aussi une petite dose d'antidote contre le mal qui menace l'Europe : la déflation. Pourtant, même si un euro faible renchérit mécaniquement le prix des produits importés, pas sûr qu'il suffise à inoculer un peu d'inflation dans le niveau général des prix. Les plus dubitatifs ne manquent pas de souligner que la baisse de l'euro sera d'autant plus bénéfique que la demande adressée à la zone euro sera forte. Et là, rien ne garantit qu'un euro faible se traduise par une relance des exportations. Il y a d'abord le commerce mondial. Voilà trois ans que les pays émergents sont à la traîne. Il y a la Chine, mais aussi le Brésil, la Russie, la Turquie ou encore l'Afrique du Sud… tout le monde accuse une baisse de régime. La tentation pour ces pays de relancer leur économie en jouant sur une baisse des taux d'intérêt, et donc de la valeur de leur monnaie, est de plus en plus forte. Le Japon l'a déjà fait. «Il existe un risque que les marchés imaginent ce scénario. Si cela devait être le cas, alors les marchés européens, asiatiques et sud-américains chercheront à se prémunir d'une érosion de la valeur de leurs devises respectives en achetant des billets verts», souligne un analyste financier. Avec, en prime, le risque de voir la Fed repousser aux calendes grecques une remontée des taux d'intérêt. «Certes, rien n'exclut une guerre monétaire où chaque grand pays exportateur cherchera à en s'en sortir en jouant sur la valeur de sa monnaie, donc de son taux de change. Mais c'est peu probable, estime Philippe Waechter de Natixis Asset Management. Nous allons bénéficier de la baisse de la valeur de l'euro.»

Un scénario valable à condition que les partenaires de la zone euro, c’est-à-dire le reste du monde, acceptent que la zone euro ait un excédent commercial encore plus élevé qu’aujourd’hui. Or, ce dernier atteint déjà les 250 milliards d’euros (2,5% du PIB). A ceux qui doutent des possibilités d’une reprise grâce à la BCE et à la baisse de l’euro, beaucoup répondent que ces deux facteurs se conjuguent désormais à la baisse du pétrole. Depuis juin, le prix du baril s’est effondré de près de 50%, soit moins de 50 dollars le baril. De quoi booster l’économie européenne de 0,7 point de croissance cette année. Puisqu’on vous dit que tout va mieux…

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