La nouvelle du crash de l'A320 de Germanwings était à peine arrivée que quelques familles des 16 victimes du lycée Joseph König de Haltern-am-See (Rhénanie-Palatinat) recevaient déjà les premiers appels de la rédaction de Bild Zeitung. Dès le début de l'affaire, le tabloïd du groupe Springer a déployé des moyens considérables. Une vingtaine de journalistes sont chargés de l'enquête, 24 heures sur 24, à l'affût du moindre témoignage, de la moindre photo. «Laissez-nous faire notre deuil en paix !» ont répondu les familles sur des affiches apposées sur les murs de leur école, pour tenter d'éloigner reporters et photographes.
Les plus visés sont ceux de Bild : depuis une semaine, le quotidien distille chaque jour de nouveaux détails sur le passé du copilote ou les familles des victimes, donnant souvent l'impression de devancer les enquêteurs, notamment français, peu habitués à une telle force de frappe rédactionnelle (lire ci-contre). «Bild dispose de moyens considérables, et même nous, nous avons du mal à suivre, reconnaît un policier berlinois, souvent gêné par les reporters de Bild dans le cadre de ses enquêtes. Il n'est pas rare que Bild, alerté par ses lecteurs, arrive sur place avant nous !»
Le titre phare du groupe Axel Springer Verlag est la bête noire du conseil de la presse, l'organisme regroupant les principaux éditeurs de presse allemands. Un quart des blâmes adressés depuis 1986 par le conseil à ses membres pour non-respect des règles de déontologie ont été adressés à Bild. «Ce n'est pas un journal», estiment Hans-Jürgen Arlt et Wolfgang Storz, ex-porte-parole de la confédération syndicale DGB et ex-rédacteur en chef du Frankfurter Rundschau dans une étude commune : «Le titre utilise les outils du journalisme. Mais pas toujours. Et jamais pour suivre l'objectif du journalisme, l'information, mais uniquement dans son propre intérêt», écrivent-ils.
Influence. En clair, au sein de la rédaction de Bild, le choix des sujets ou des interviewés et témoins d'événements serait dicté par un seul but : accréditer la thèse défendue par la direction de la rédaction. La crise grecque en fournit un bon exemple. Son traitement par Bild s'est organisé autour d'un seul message : le refus de tout soutien de Berlin à Athènes. «Avec la Grèce, c'est un peu comme si le rédacteur en chef de Bild avait sauté avec une épée sur le bureau d'Angela Merkel en disant : "Suivez-moi, nous allons jeter les Grecs hors de la zone euro !"» s'offusque Wolfgang Storz.
Premier tirage de presse d'Europe, Bild est en Allemagne une institution très contestée. Chaque nuit, le groupe Springer imprime à plus de 2 millions d'exemplaires et chaque matin, 10 millions d'Allemands feuillettent ce tabloïd né en 1952 à Hambourg. Depuis plus de soixante ans, Bild joue de son influence sur la politique outre-Rhin, le monde de la culture ou le milieu sportif, faisant et défaisant des carrières, propulsant stars et starlettes sur le devant de la scène ou leur faisant vivre une longue descente aux enfers. «Pour gouverner, on n'a besoin que de Bild et de la télé», aurait un jour déclaré l'ancien chancelier Gerhard Schröder. «Celui qui prend l'ascenseur avec nous pour monter le prendra aussi pour redescendre», avait alors corrigé un ancien rédacteur en chef.
Bild a donc déchaîné toutes les passions. Contre ses pratiques, le Nobel de littérature Heinrich Böll a écrit l'Honneur perdu de Katharina Blum. Dans les années 60, des voitures sont parties en fumée pour protester contre le quotidien. Le titre était alors la bête noire de tout ce que l'Allemagne comptait de rebelles, polarisant contre lui et son lectorat très conformiste les protestations de la jeunesse et des intellectuels. Le journal représentait à leurs yeux l'incarnation de la petite bourgeoisie de province, étroite d'esprit, peu cultivée et profondément conservatrice. Aujourd'hui encore, l'expression «lecteur du Bild» est une insulte dans les milieux intellectuels. La Réunification aura néanmoins marqué un tournant dans l'histoire du quotidien, aujourd'hui fragilisé. Bild, qui avait atteint son pic de diffusion en 1979 avec 5,7 millions d'exemplaires vendus, s'est mis à progressivement décliner avec l'extinction de la guerre froide, qui fut longtemps son fonds de commerce, et la normalisation de la vie politique allemande.
Exclusives. Entre 2010 et 2014, la diffusion de Bild passe de 3 à 2 millions d'exemplaires quotidiens. Le titre reste pourtant encore «le média dominant en Allemagne», comme l'assure son rédacteur en chef, Kai Diekmann. De fait, aucun autre journal n'est aussi souvent cité pour ses informations exclusives. En 2014, le groupe Springer a également été à son tour rattrapé par la crise de la presse, avec une chute des recettes publicitaires de 10% sur six mois. Le groupe Springer tente maintenant de compenser la baisse du papier (essentiellement Bild-Zeitung et le quotidien Die Welt) par de lourds investissements dans le numérique. Son offre en ligne, qui distille à longueur de journées de nouveaux détails exclusifs sur le crash de l'A320, compte aujourd'hui près de 300 000 abonnés.




