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Derrière les médias, les enquêteurs à la traîne

Les révélations dans la presse attisent les critiques à l’encontre du BEA et des autorités. Accusés de cafouillage, voire de rétention d’informations.

Rémi Jouty, le directeur du Bureau d'enquêtes et d'analyses (BEA), lors d'une conférence de presse le 25 mars 2015 au Bourget (Photo Kenzo Tribouillard. AFP)
Publié le 30/03/2015 à 20h46

Un ancien pilote avoue : «Heureusement que les informations qui sont sorties dans le New York Times étaient les bonnes. Parce que si on emmène les familles sur une voie qui n'est pas la bonne, c'est catastrophique.» Et de critiquer la surmédiatisation et la course à l'info. Les révélations du journal allemand Bild renforcent cette impression de cafouillage, de communication mal maîtrisée de la part des autorités et, surtout, elles viennent alimenter les suspicions de rétention d'informations.

Gérard Arnoux, expert aéronautique et représentant de parties civiles dans plusieurs procès de catastrophes aériennes, dénonce ainsi et sans détour un Bureau d'enquêtes et d'analyses (BEA) qui «attend les ordres» de l'exécutif pour livrer ses informations. Ce n'est pas la première critique visant le BEA, en charge de l'enquête de sécurité sur le crash de l'A320 de la Germanwings, et dont l'indépendance vis-à-vis des pouvoirs publics est constamment remise en cause.

La conférence de presse de mercredi dernier, donnée par son directeur, était venue alimenter cette suspicion. Ce jour-là, Rémi Jouty avait lâché extrêmement peu d'informations, sinon que le fichier des sons enregistrés dans le cockpit est exploitable et qu'on «entend des voix». Il n'en avait pas dit plus, ajoutant juste qu'«il est beaucoup trop tôt pour tirer la moindre conclusion sur ce qui s'est passé». Et de préciser que, pour avoir une compréhension totale du déroulé du vol, «il faudrait des semaines, voire des mois»… Quelques heures plus tard, le New York Times révélait le contenu du fichier sonore.

Plainte contre X. «Le Bureau d'enquêtes et d'analyses a obligation de révéler au plus vite ce qui s'est passé, de vite donner les premiers éléments dont il dispose. Il ne l'a pas fait, poursuit Gérard Arnoux. Attention, il n'y a pas d'intention malveillante, mais ce cafouillage met en relief un dysfonctionnement du schéma organisationnel.»

Au SNPL, principal syndicat de pilotes de ligne, on a très mal apprécié cette fuite dans le journal américain. Il déposera une plainte contre X, ce mardi, pour «violation du secret professionnel». Interrogé par Libération, son président Erick Derivry dit vouloir comprendre comment cette fuite a pu se produire : «Il y a une méthodologie dans l'enquête qui fait que des infos sortent, ce n'est pas normal.» Le métier de pilote est un des rares où les salariés sont enregistrés sur leur lieu de travail, rappelle-t-il : «Nous avons accepté d'être enregistrés pour des raisons de sécurité qui sont évidentes, mais en contrepartie d'une confidentialité. Ce secret professionnel a été rompu.»

«Paralysie totale». Au Bureau d'enquêtes et d'analyses, on avoue observer toute cette agitation avec stupeur. La porte-parole du BEA se souvient de l'ambiance dans les locaux du Bourget, le jeudi matin après les révélations du journal américain : «C'était une onde de choc, la paralysie totale, on ne comprenait pas», assure Martine Del Bono. Et défend la sobriété de Rémi Jouty lors de la conférence de presse. «Quand elle commence, il ne sait pas précisément ce qu'il y a sur la bande, je peux vous l'assurer. Juste avant d'entrer en salle de presse, il file d'abord au labo pour savoir où en étaient les travaux. Nos équipes lui disent :"Ça y est, on vient de décharger, on a tout." Mais il n'a encore rien entendu quand il vient devant les journalistes.»

La critique sur l'absence de transparence, elle, passe mal. «Il y a un protocole, toujours le même, et on le suit», assure le BEA. Quand une boîte noire est récupérée, les enquêteurs regardent très vite si elle est exploitable. Dans le cas du Cockpit voice recorder (CVR), si le fichier est récupérable, «une copie des données brutes» est effectuée et «remise en mains propres au représentant de la justice», à savoir la gendarmerie des transports aériens. Cette copie lui a été remise jeudi «dans la soirée», après la conférence de presse, affirme le BEA. Où l'on admet tout juste «un concours de circonstance qui n'a pas joué en notre faveur. Mais si Rémi Jouty avait su, il l'aurait dit».

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