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Libération
Interview

«C’est le coût du capital qui a explosé»

L’économiste Liêm Hoang-Ngoc prône la hausse du Smic et la baisse de la part dédiée aux actionnaires :

Publié le 07/04/2015 à 19h56

Liêm Hoang-Ngoc, ancien député européen PS, est maître de conférences à Paris-I.

Faut-il augmenter les salaires ?

Oui. La zone euro est au bord de la déflation. La déflation est une situation où la demande tend à être plus faible que l’offre, ce qui pousse les prix à la baisse. Elle signifie aussi qu’il n’y a aucune tension sur les salaires. L’austérité à l’œuvre en Europe n’y est pas étrangère. Certains pays ont d’ailleurs envisagé d’augmenter leur salaire minimum. En France, l’abandon du gel des rémunérations dans le secteur public exercerait un entraînement dans les négociations salariales dans le privé. La hausse du Smic donnerait du pouvoir d’achat aux plus modestes.

Mais peut-on augmenter les bas salaires sans détruire des emplois ?

L'hypothèse selon laquelle une hausse du Smic serait défavorable à l'emploi n'est pas avérée au plan macroéconomique. Moduler l'impôt sur les sociétés en fonction de l'usage que les entreprises font de leurs bénéfices serait éventuellement une solution, ce que ne fait pas le CICE (crédit d'impôt pour la compétitivité et l'emploi).

La hausse des salaires profitera aux importations, comme en 1983, dit-on également…

C’est pourtant faux : 85% de la consommation des ménages se porte sur des biens et services produits en France, et l’offre peut répondre à la demande. De plus, nous ne sommes plus en 1983. Avec l’euro, il n’y a plus la contrainte de change qui nécessitait de rééquilibrer la balance commerciale pour maintenir la parité franc dans le système monétaire européen de l’époque.

La hausse des salaires n’est-elle pas irréaliste, avec un taux de marge des sociétés en baisse ?

Le taux de marge indique la part du gâteau allant aux profits. Elle était de 23% en 1983. Elle est remontée pour se stabiliser à partir de 1999 à un niveau élevé, atteignant 32% en 2008. Elle a juste baissé de trois points depuis la crise et se situe aujourd’hui à 29%, soit deux points au-dessus de ce qu’elle était pendant les Trente Glorieuses. La part des profits dans la valeur ajoutée s’est donc bien redressée sur le long terme. Mais la part de ces profits consacrée aux dividendes des actionnaires a augmenté. Elle était de 25% dans les années 70. Elle est désormais de 85% dans les entreprises non financières. Ce qui réduit l’investissement. Le coût du capital a donc explosé. Telle est la première cause de l’atonie de l’investissement.

Et la compétitivité ?

Le coût du travail français était déjà sensiblement inférieur au coût allemand. Avec le CICE, il a baissé, sans effet pour le moment sur l’investissement, qui dépend avant tout des carnets de commandes. Si une entreprise n’utilise que sept des dix machines qu’elle a installées, elle n’a aucune raison d’investir dans une onzième machine, même avec le pacte de responsabilité.

Alors pourquoi s’inquiète-t-on de la baisse du taux de marge intervenue depuis la crise ?

Cette baisse n’est pas due aux augmentations de salaires, qui restent modérées, mais à l’atonie des carnets de commandes. Le chiffre d’affaires des entreprises a diminué pour une masse salariale quasi-constante à court terme. Le taux de marge a donc baissé. Mais il se redresserait mécaniquement en cas de reprise de la demande. Les économistes appellent cela un «cycle de productivité». Si les entreprises pouvaient «ajuster leur main-d’œuvre» à la conjoncture, elles maintiendraient le taux de marge en toutes circonstances. C’est ce que souhaite le Medef. Maximiser les profits ! Tel est le véritable enjeu du débat sur le contrat de travail unique…

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