Ce pourrait bien être la seconde mort de SeaFrance. Calais retient son souffle. Après la disparition de la compagnie de ferrys, en janvier 2012, c’est désormais la Scop créée à sa suite par ses anciens marins qui tangue sérieusement. Au centre des dissensions internes, toujours Didier Cappelle, l’ancien leader du Syndicat maritime Nord, ultra-majoritaire à SeaFrance, et aujourd’hui président du conseil de surveillance de la Scop. Il a tenté un coup d’Etat : il vient de débarquer du directoire Raphaël Doutrebente, le directeur général adjoint. Il prévoyait de couper les deux têtes opérationnelles : Jean-Michel Giguet, le directeur général, a échappé à la guillotine de peu, sans doute grâce à la pression politique locale.
Coup d'état. Leur faute ? Ne pas croire à la société d'économie mixte (SEM), avec argent public, que veut créer Didier Cappelle pour sauver MyFerryLink, la filiale d'Eurotunnel dont la Scop fait naviguer les bateaux. Didier Cappelle a rendez-vous ce jeudi avec Alain Vidalies, le secrétaire d'Etat aux Transports, pour vendre sa solution, et il avait besoin d'y amener un directeur qui croit en lui. Il a nommé un inconnu du monde maritime, Philippe Caniot, pour remplacer Doutrebente. La manœuvre a laissé pantois nombre d'observateurs.
Car l’homme prend des risques. L’affaire menace l’entreprise. La Scop, c’était le bébé de Cappelle, au point que certains lui reprochent d’avoir creusé la tombe de l’ancienne SeaFrance en refusant d’examiner les offres de rachat pour ne défendre que son projet. Mais le tribunal de commerce avait retoqué la reprise de la compagnie par les salariés, à cause du manque de réalisme du business plan. Cappelle a été sauvé sur le fil par l’intervention inattendue d’Eurotunnel : le groupe a racheté les navires de SeaFrance et confié leur navigation sur la liaison Calais-Douvres à la Scop. Six cents emplois sauvés.
Jacques Gounon, le PDG d'Eurotunnel, avait cependant prévu des garde-fous pour éviter que le Syndicat maritime Nord ne prenne les rênes de la nouvelle compagnie. Il avait placé un duo compétent à la tête du directoire, Giguet et Doutrebente, des anciens de Britanny Ferries. Pour les protéger des manœuvres du conseil de surveillance, Gounon a établi un contrat de sous-traitance aux petits oignons : il est intuitu personæ, c'est-à-dire signé avec le directoire de la Scop. Si le directoire est éjecté, le contrat peut être dénoncé, ce qui signifie la clé sous la porte. «Cappelle pariait sur le fait que Gounon n'oserait pas passer à l'action», rapporte Thierry Haxaire, délégué FO à la Scop. Mais le PDG d'Eurotunnel a aussitôt réagi, par courrier : il ne laisserait pas la révocation impunie. Cappelle a dû faire marche arrière pour Giguet.
Scénarios.«Didier Cappelle joue au poker avec nos vies, énonce, écœuré, Thierry Haxaire. En voulant décapiter la boîte, il faisait tout pour empêcher les repreneurs de faire leurs offres.» MyFerryLink est aujourd'hui à vendre, et le sort de la Scop en dépend. Jacques Gounon en effet a plié face à l'irréductible Albion, qui n'a pas apprécié l'arrivée de l'opérateur du tunnel sous la Manche sur le marché maritime. La commission de la concurrence britannique a interdit l'accostage de MyFerryLink à Douvres, décision qui devrait être confirmée en appel à la fin du mois. Mais Eurotunnel, s'il se retire, a fait le job : quatre repreneurs privés sont en lice, dont les noms doivent être dévoilés le 24 avril.
Deux scénarios se profilent : soit le repreneur continue de confier la navigation des ferrys à la Scop ; soit il crée une nouvelle société et y transfère l'activité et les emplois de la Scop, pour tout rassembler dans la même entité. Fin de la coopérative, fin de l'histoire pour Didier Cappelle. Impossible pour le personnage : «Il rêve de sa SEM créée avec l'argent du conseil régional, dont il serait le patron», soupire Thierry Haxaire. Car la Scop l'a sans doute déçu, avec sa gouvernance verrouillée. «Le seul pouvoir qu'il a désormais, c'est de détruire la Scop en limogeant le directoire. Entre eux, ils appelaient cela le bouton de la bombe atomique», relate Thierry Haxaire.
Didier Cappelle, contacté par Libération, n'a pas donné suite. Même réaction de son bras droit, Eric Vercoutre, secrétaire du comité d'entreprise. Face à l'imbroglio, les commandants et les cadres ont signé des lettres ouvertes pour désavouer le conseil de surveillance. Une AG extraordinaire des salariés devrait se tenir, pour demander des comptes au conseil de surveillance. Mais au niveau de la base, «les équipages sont très partagés, estime-t-on en interne. Certains restent toujours sur l'idée que M. Cappelle leur a retrouvé un travail, même s'il a perdu en crédibilité».




