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Décryptage

L’Etat grimpe chez Renault, Ghosn monte dans les tours

Le PDG est furieux de la décision de Bercy d’augmenter la participation de la puissance publique dans le capital du constructeur.

Le PDG de Renault, Carlos Ghosn, et le ministre de l'Economie, Emmanuel Macron, en septembre. (Photo Charly Triballeau. AFP)
Publié le 16/04/2015 à 22h46

Opération «neutralisation de l'Etat», jeudi soir, au siège du groupe Renault. L'annonce par le ministère de l'Economie, la semaine dernière, de l'augmentation des participations de l'Etat dans le capital du constructeur passe mal auprès de la direction. «On se doute que le patron est en colère, il y a eu main basse de l'Etat», a commenté Richard Gentil, administrateur salarié de Renault et membre de la CGT. Le PDG, Carlos Ghosn, a convoqué un conseil d'administration extraordinaire. Et si, jeudi après-midi, le mot d'ordre de cette réunion n'était pas connu, le lien avec la décision du gouvernement ne faisait aucun doute.

Fidélité. Derrière cette nouvelle prise de participation se joue, en réalité, un bras de fer entre la direction du groupe et l'Etat. Ce dernier a en effet annoncé l'acquisition de 4.7% supplémentaires du capital, portant sa participation à 19,7%. L'objectif derrière cette opération est clairement affiché : obtenir l'adoption des droits de vote doubles, mesure prévue par la loi Florange. Ce dispositif permet aux actionnaires qui conservent leurs titres pendant deux ans d'obtenir deux voix pour une action. Une prime à la fidélité, destinée à contrer les spéculateurs nourris à la shareholder value («création de valeur pour les actionnaires») et rarement soucieux d'accompagner une entreprise dans son développement économique. Or la direction ne veut pas de ce vote double.

L'assemblée générale des actionnaires se tient le 30 avril, et il leur sera proposé de voter pour une résolution qui rejette ce droit. Cette résolution ne peut être adoptée qu'avec les deux tiers des actionnaires. Or, c'est justement pour éviter qu'elle ne soit adoptée que l'Etat est monté au capital de Renault, en disposant désormais de 23.2% des droits de vote. «Sachant qu'environ 65% des droits de vote s'expriment lors d'une assemblée générale, avec ces 23 %, on atteint la minorité de blocage», résume Bernard Jullien, directeur du Gerpisa (Groupe d'études et de recherches permanent sur l'industrie et les salariés de l'automobile).

Marqueur. On peut aisément imaginer dans les jours qui viennent des appels à mobilisation auprès de la minorité silencieuse, ou des tractations en coulisses. «On est dans une situation inédite de conflit», poursuit Bernard Jullien. Jusqu'à présent, rappelle-t-il, l'Etat intervenait peu dans les affaires du groupe. «Carlos Ghosn a l'habitude, dans ses relations avec les Etats japonais, russes, marocains ou algériens, de prendre la main et de tout faire pour la garder, écrivait-il dans une note récente. Avec l'Etat français, il en avait jusqu'ici été de même.»

Pourquoi cet affrontement soudain ? Parce que le gouvernement ne pouvait pas laisser Renault fouler un marqueur de gauche aussi fort que la loi Florange. «Après les multiples débâcles électorales de la majorité présidentielle, et les débats internes au Parti socialiste, après toutes ses dispositions (pacte de croissance, loi Macron…) inféodées aux exigences du Medef, les représentants de l'Etat ont besoin de donner le sentiment de "gauchiser" leur position», écrit la CGT dans un communiqué publié jeudi. En clair : comment l'Etat peut-il défendre sa loi si une entreprise dont il est actionnaire ne l'applique pas ?

Reste à savoir ce que le gouvernement fera après l’assemblée générale. Tout dépendra du sort réservé à la résolution sur les droits de vote doubles. Mais, si elle est rejetée, alors l’Etat se retrouvera à terme avec un bon tiers de droits de vote. Macron a déclaré que l’Etat revendrait les 4,7% après le 30 avril.

Mais quid du reste ? En revendra-t-il la moitié, ce qu’il pourra faire sans perdre son poids actuel dans les prises de décisions ? Ou bien conservera-t-il ses actions ? Alors qu’une fusion Renault-Nissan est suspectée, que s’opère depuis cinq ans un rapprochement avec Daimler, que certains engagements de la direction (pris dans le cadre des accords de compétitivité) ne courent pas au-delà de 2016, plusieurs représentants syndicaux optent sans retenue pour la seconde piste.

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