Un dénouement contre toute attente. En sortant vainqueur du bras de fer qui l'a opposé au président du conseil de surveillance, Martin Winterkorn, le PDG du deuxième constructeur automobile mondial, a sans doute également mis fin à une époque outre-Rhin. Celle où le très autoritaire patriarche Ferdinand Piëch décidait de tout au sein de l'empire VW en tirant les ficelles de l'actionnariat d'un groupe comprenant douze marques et qui réalise un chiffre d'affaires dépassant les 200 milliards d'euros par an. Un désaveu cinglant, puisque les six membres les plus influents du conseil de surveillance du constructeur - sur vingt - ont affirmé dans un communiqué vendredi que Martin Winterkorn est «le meilleur président du directoire possible». Ils lui ont non seulement apporté leur «soutien inconditionnel», mais également proposé de «prolonger» son contrat, qui court jusqu'en 2016.
Bombe. L'affaire avait débuté voici une semaine, par une petite phrase assassine de Piëch dans le magazine Der Spiegel. A 78 ans, cet ingénieur hors pair, petit-fils du légendaire fondateur du groupe Volkswagen, Ferdinand Porsche, et inventeur de la mythique Porsche 917 déclarait à l'hebdomadaire, au détour d'une interview : «J'ai pris mes distances avec Winterkorn.» On ne donnait alors pas cher de l'avenir chez VW de «Wiko», comme on le surnomme en interne, lui aussi excellent technicien et compagnon de route de Piëch depuis les années 90. Le manager le mieux payé du Dax (15,9 millions d'euros en 2014) était pourtant appelé à lui succéder, selon la presse et les analystes. Dans ce contexte, la petite phrase de «l'empereur» Piëch a fait l'effet d'une bombe. D'autant que ce dernier avait déjà mis fin à la carrière des deux prédécesseurs de Winterkorn en annonçant également leur disgrâce dans la presse. Sauf que dans le cas de Wiko, rien ne permettait jusqu'alors de douter de la bonne entente entre les deux hommes forts du groupe. Le chiffre d'affaires a presque doublé depuis son arrivée à la tête de Volkswagen, et ce malgré des résultats décevants outre-Atlantique, une dépendance accrue au marché chinois et la stagnation de la marque VW, au profit des joyaux du groupe Audi et Porsche. «Quand on regarde les chiffres, il faut bien admettre que Winterkorn n'a pas fait beaucoup d'erreurs», estime Frank Schwope, analyste à la NordLB. De fait, Volkswagen a réalisé en 2014 un chiffre d'affaires record de 202 milliards d'euros, avec un bénéfice net de 11 milliards.
Flingage. Rien n'a filtré des raisons qui ont valu à Winterkorn d'être ainsi désavoué par son principal actionnaire. La presse spécule sur des rumeurs faisant état de problèmes de santé de Piëch en 2013, peut-être distillées par l'entourage de Wiko. Ou sur la volonté de Piëch de préparer sa succession au profit de son épouse, la blonde et exubérante Ursula, 58 ans, ancienne gouvernante des Piëch et mère de trois de ses douze enfants. Ursula - entre-temps entrée au conseil de surveillance du groupe, où elle serait loin de jouer les potiches - serait la seule personne à jouir de la confiance entière du patriarche. Mais il faut croire que Ferdinand Piëch a perdu de son entregent dans cette instance resserrée du conseil de surveillance, dont les décisions font loi. Et Martin Winterkorn a de solides alliés. Dès son flingage dans Der Spiegel, le bloc constitué par les salariés, les syndicats et le Parti social-démocrate sont montés au front aux côtés de Wiko.
VW se trouve dans un contexte particulier. «Le groupe se porte bien, mais pas très bien», résume Frank Schwope. Confirmé à son poste, Winterkorn devra gérer plusieurs chantiers inachevés ou mal engagés. A commencer par améliorer la santé fragile de la marque Volkswagen, à la traîne, avec un taux de rentabilité de 2,5% au lieu des 6% fixés par les actionnaires. Une contre-performance à laquelle Martin Winterkorn a d'ailleurs réagi en annonçant un plan d'économies de 5 milliards d'euros. Avec la culture d'entreprise de VW, qui va plus loin encore dans la cogestion que la moyenne des entreprises allemandes, il lui sera cependant impossible d'imposer ce plan sans convaincre les représentants du personnel au sein du conseil de surveillance.




