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Le CAC 40 goûte au cannibalisme

Nouvelle dérive financière importée des Etats-Unis par les grands groupes français : racheter leurs propres actions. Ils versent ainsi moins de dividendes tout en valorisant leur cours de Bourse.

Total, un «grand du rachat d'actions», selon l'économiste Pascal Quiry. (Photo Martin Bureau. AFP)
Publié le 04/05/2015 à 20h28

Ainsi va la finance. Même lorsque l’économie mondiale est convalescente. Riches à milliards, les grandes entreprises américaines bichonnent plus que jamais leurs actionnaires. Et si leur attachement sonnant et trébuchant à l’égard de ces investisseurs devait se confirmer dans les prochains mois, l’année 2015 pourrait être celle d’un nouveau record : celui des rachats d’actions. Aux Etats-Unis, les entreprises qui préfèrent reverser aux actionnaires l’argent qui leur avait été confié consacrent à ces rachats d’actions plusieurs centaines de milliards de dollars chaque année. Et ce depuis près de vingt ans.

Mais cette année, la boulimie de buyback, comme disent les Anglo-Saxons, pourrait bien dépasser les 1 000 milliards de dollars. Un bel exploit, certes. Mais qui en dit long sur la manière dont un capitalisme actionnarial s'est ancré dans la conduite des affaires des entreprises cotées. Bien sûr, la France ne joue pas dans la même cour que les Etats-Unis. Pour l'ensemble de 2014, les opérations de rachats de leurs propres titres réalisées par les entreprises du CAC 40 n'ont représenté qu'une dizaine de milliards d'euros. Trois fois rien.

Mais pour bon nombre d’observateurs, 2015 s’annonce comme une année d’opulence. Du moins pour ces actionnaires qui devraient récupérer une vingtaine de milliards d’euros «grâce» à cette finance qui tourne à l’envers. Difficile de comprendre le sens de cette mécanique des rachats d’actions sans remonter le fil du temps.

Nous sommes dans les années 80 et 90. La crise (déjà!) embourbe les pays occidentaux. Aux Etats-Unis comme en Europe, l’épargne est abondante. Une épargne collectée par les banques et d’autres investisseurs institutionnels, comme les fonds d’investissements ou les fonds de pension gérant l’épargne retraite par capitalisation. Une épargne collectée et aussitôt réinvestie sur les marchés boursiers et obligataires. Quelques années suffiront alors à transformer le paysage des places financières et la gestion des grandes entreprises cotées. Poste avancé d’un capitalisme financier, le Royaume-Uni en sait quelque chose. Les fonds de pension, fonds d’investissement et autres compagnies d’assurances détiennent désormais plus de 70% de la propriété des entreprises cotées à Londres. Partout, en Europe, aux Etats-Unis et dans nombre de pays émergents, l’entrée des investisseurs financiers dans le capital des grandes entreprises cotées ne cesse de prendre de l’ampleur.

plus ventrues. Résultat ? Des levées de capitaux via les marchés financiers plutôt que par endettement bancaire. Et des places financières toujours plus ventrues (et volatiles). La quête de ces nouveaux actionnaires est simple : «rentabiliser l'épargne des salariés ou des retraités du Michigan, par exemple, qui leur a été confiée», écrivait l'économiste Antoine Rebérioux l'an dernier (1) «Nous assistons depuis à de nouvelles formes d'évaluation des grandes entreprises cotées. Les directions sont poussées à maximiser la valeur boursière des entreprises qu'elles dirigent. Et quand elles regorgent de cash, parce que rentable ou parce qu'elles n'ont pas assez de projets d'investissements de long terme, elles se rachètent des actions et gonflent ainsi leur valeur boursière. Et si les directions ne répondent pas à cette exigence, elles sont remerciées», rappelle Benjamin Coriat, professeur d'économie à l'université Paris-XIII.

Une financiarisation qui vise également à protéger les grandes entreprises de toute offre publique d'achat (OPA) hostile. «Car plus le cours des actions d'une entreprise cotée est élevé, plus il faudra débourser de capitaux pour faire main basse sur elle. Plus généralement, ces rachats d'actions s'apparentent à une logique mortifère pour les stratégies industrielles de long terme, qui vont jusqu'à pousser les entreprises à s'endetter pour pouvoir continuer à gonfler leur valeur boursière», estime un analyste financier d'une grande banque parisienne. «Ces rachats d'actions sont en fait une dérive du capitalisme financier. Aujourd'hui, ils s'expliquent aussi par la faiblesse des taux d'intérêt. Les autres placements - notamment les obligations d'Etat - ne rapportent presque plus rien, du coup les entreprises peuvent emprunter à des taux quasiment nuls pour ensuite racheter leurs actions qui, elles, prennent de la valeur. Jusqu'au jour où tout le monde réalise l'incohérence d'un tel système. Alors, les bulles financières éclatent et la crise économique s'installe», conclut Dominique Plihon professeur d'économie et président du conseil scientifique d'Attac.

Bonus. Et si les dirigeants ont su faire preuve d'une grande adaptabilité, c'est grâce (en partie) à une «plus grande acceptabilité sociale des inégalités». Crise économique et sociale oblige… Mais aussi (et surtout), par une envolée des rémunérations des dirigeants. Il y a leur salaire de base. Mais il y a surtout les bonus annuels, l'attribution d'actions gratuites ou à prix préférentiels ou encore les parachutes dorés. Ces derniers éléments de salaire dépendant de la performance comptable de l'entreprise et de valeur boursière.

Plusieurs études, dont celle du syndicat américain AFL-CIO (American Federation of Labour-Congress of Industrial Organisations), montrent que la part de la rémunération liée à la valeur boursière ne cesse d’augmenter. Pratiquement nulle au début des années 80, elle représente près de 40% en Europe et plus de 60% aux Etats-Unis. Preuve - s’il en fallait - que l’aiguillon de la valeur boursière s’est imposé au cœur des stratégies financières des grandes entreprises cotées.

(1)»D’un capitalisme managérial à un capitalisme actionnarial ?» dans «Problèmes économiques», hors-série, mars 2014.

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