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Témoignage

Jean, taxi : «C’est la crise qui nous a fait du mal»

Publié le 24/06/2015 à 19h56

Jean, 44 ans, habite dans le XIXe arrondissement de Paris avec sa femme, qui a «une situation confortable». Il exerce sa profession d'artisan taxi depuis 2006.

Son histoire. Dans le passé, Jean était «repasseur dans un atelier de confection». Il a quitté cette activité au «bon moment», car, dit-il, «elle se cassait la gueule». Ses trajets personnels l'amenaient à passer régulièrement à Saint-Denis devant les locaux de Slota, société de location de taxis parisiens. Un jour, il se dit : «Pourquoi pas moi ?» En 2005, Jean décide de suivre une formation de taxi pendant six mois - elle dure entre deux cents et quatre cents heures, certaines matières étant optionnelles, et chaque candidat suit la formation en fonction de ses disponibilités. Ces enseignements qui préparent à la fois aux épreuves écrites et pratiques de l'examen final coûtent aujourd'hui 2 000 euros.

Difficile à obtenir, le certificat de capacité professionnelle du conducteur de taxi délivré par la préfecture ? «Non, tempère-t-il. Il suffit juste de savoir lire et écrire.» Et d'avoir aussi un peu de mémoire. «Comme je ne conduisais pas à Paris, je connaissais très peu de noms de rues», reconnaît-il. Lors de la formation, il a dû apprendre les 20 boulevards et rues les plus fréquentés pour chacun des vingt arrondissements parisiens. Soit un total de 400 artères. Pour les destinations inconnues, le GPS est son ami.

Sa situation. Jean a acheté sa «plaque», c'est-à-dire son autorisation d'exercer à Paris, en 2007. Il l'a payée 185 000 euros. «Mais les prix ont dégringolé», après une hausse importante, regrette-t-il, car il s'agit de sa rente quand il quittera le métier et qu'il la revendra à un taxi. Aujourd'hui, une plaque de chauffeur - limitées en nombre par la préfecture de police - se monnaie entre 195 000 et 200 000 euros dans la capitale. La réglementation l'autorise à travailler onze heures quotidiennement. «Je fais largement plus, concède-t-il, sinon je n'y arrive pas financièrement.» Son astuce : «couper» son compteur horaire à plusieurs moments de la journée, quand l'activité est «calme», comme la réglementation le lui permet, à raison de trois coupures sur une fourchette de cinq heures. Quand il le peut, Jean essaie de ne travailler que cinq jours dans la semaine, cinq jours et demi maximum. «Mais je connais plein de collègues qui bossent sept jours sur sept.»

Sur le plan comptable, Jean rembourse 1 700 euros de crédit par mois pour payer sa plaque. Son prêt court sur dix ans. Mensuellement, il sort aussi 520 euros pour payer le prêt de sa nouvelle voiture hybride, une Toyota Prius +, et environ 500 euros pour le carburant. De plus, le régime social des indépendants (RSI) le ponctionne de la moitié de son chiffre d'affaires mensuel, soit entre 10 000 et 14 000 euros par an. Résultat, il doit faire un chiffre d'affaires de 3 500 à 4 000 euros par mois pour payer toutes ses charges. «Avant d'être propriétaire de ma charge et de ma voiture, je payais 110 euros chaque jour à une société de location de taxis, se souvient-il. Aujourd'hui, le tarif est de 150 euros minimum.» Quotidiennement, Jean dit encaisser au grand maximum 350 euros, «mais ma moyenne se situe plutôt entre 250 et 300 euros». Liquide, chèque, carte bancaire… le chauffeur accepte tous les moyens de paiement de la part de la dizaine de clients qu'il transporte chaque jour dans Paris.

Le conflit. «On ne vit plus bien», avance-t-il. La faute aux VTC et autres UberPop ? «Pas forcément. On n'a pas la même clientèle que les voitures UberPop. C'est davantage la crise qui nous a fait du mal. Les gens prennent moins le taxi qu'avant.» Ce jeudi, il ne fera pas grève, car «cela ne sert à rien». Mais, en signe de solidarité avec ses collègues, il ne travaillera pas. A la fin du mois, il se paiera entre 700 et 800 euros. «Moins que le Smic pour plus de onze heures travaillées.»

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