Menu
Libération
Récit

Taxis contre Uber : «Ne cédez rien, c’est votre dernière chance !»

Porte Maillot à Paris, lieu de violents affrontements jeudi, une centaine de taxis s'étaient donné rendez-vous vendredi pour faire vivre le mouvement.

Un graffiti, porte Maillot à Paris, vendredi 26 juin. (Photo Kenzo Tribouillard. AFP)
Publié le 26/06/2015 à 18h00

Elle monte sur le rebord de l'esplanade, devant le palais de Chaillot à Paris et harangue ses collègues taxis : «Ne pensez pas au syndicat, pensez à vous ! Ne cédez rien, c'est votre dernière chance, votre dernière chance ! Marseille continue le combat, Paris doit continuer ! Votre motivation, c'est votre licence. Ne lâchez rien.» Parmi la centaine de chauffeurs rassemblés sur la place parisienne, beaucoup applaudissent ou acquiescent de la tête.

Alors que plusieurs organisations syndicales ont appelé à reprendre le travail vendredi, le mouvement semblait s’essouffler. Cent trente taxis stationnaient toujours à l’aéroport parisien d’Orly ce midi, dont une dizaine bloquaient la zone d’attente devant l’aéroport, sans troubler l’ordre public, selon la préfecture du Val-de-Marne.

Le boulevard périphérique était saturé à Lille, où les axes près des gares étaient bloqués par des barrages filtrants. A Nice, la grève a été reconduite, avec des barrages filtrants à l’aéroport. Même chose à Marseille, avec 80 taxis à l’entrée de l’aéroport de Marignane.

«On est à nerf»

Porte Maillot, à Paris, des chauffeurs s'emportent contre les syndicats. «On s'en fout d'eux, ils servent à rien, on continue.» L'un d'eux, chauffé à blanc, propose d'aller chez Uber pour «tout brûler», «et puis on ira à Matignon cueillir des champignons !» Une chauffeure arrive en larmes. «Elle s'est fait agresser par un VTC ! Vous êtes où là, les médias ?» Elle raconte sa prise de bec, porte d'Asnières, comment le chauffeur l'a empoignée par la fenêtre de son taxi. «C'est comme ça tout le temps, c'est juste une fois de plus.» Elle raconte son histoire aux policiers en civil qui se sont glissés dans la foule.

Certains chauffeurs sont surexcités, veulent aller faire la peau aux VTC garés plus loin. D'autres essaient de calmer les esprits : «Elle doit porter plainte. Eux, ils portent plainte tout le temps, et nous, on le fait jamais. Mais ils agressent autant !» Les policiers implorent les taxis de venir les voir en cas d'affrontement : «Prenez les numéros de plaque et donnez-les nous, c'est à nous de régler ça, pas à vous.»

La très grande majorité est mal à l'aise avec les violences de la veille quand, sur cette même place, des taxis ont pris d'assaut et incendié deux VTC. Ils condamnent les actes, mais en se pinçant les lèvres : «On est à nerf.» Mais les reproches visent d'abord le gouvernement. Reza se souvient de la grève des taxis il y a six mois. Le ministère de l'Intérieur avait dit qu'UberPop serait illégal à partir du 1er janvier. «Et depuis, plus rien, (Bernard) Cazeneuve, il s'en fout.» Il n'a aucune confiance dans les annonces de jeudi. François Hollande et le gouvernement ont en effet réaffirmé leur volonté de faire fermer UberPop, le service de transport entre particuliers. «C'est du blabla, comme en décembre, assure Reza. Ils vont arrêter un véhicule, et puis un deuxième. Et puis ce sera fini. C'est l'application qu'il faut arrêter.»

A Lille, un conducteur pris «en flagrant délit dans le cadre de son activité pour la société UberPop», a justement été arrêté par la police, a indiqué vendredi le procureur de la République de Lille, Frédéric Fèvre. «Eu égard à la multiplicité des délits» constatés par les policiers, ils ont «procédé à la saisie du véhicule Peugeot 308 mis en cause», a indiqué le procureur. Les policiers ont notamment relevé les délits de «défaut d'inscription au registre des transporteurs, travail dissimulé, pratique commerciale trompeuse et défaut d'assurance pour le transport de personnes», selon le magistrat. C'est la première saisie depuis le 27 mai, date de l'arrêté préfectoral interdisant UberPop.

«Il faut redorer le blason, les gars. Il faut cesser la casse»

Mais rien n'y change. Et la colère s'est étendue au-delà d'UberPop. «Bernard Cazeneuve a écouté nos revendications et fait des propositions, mais c'est de la poudre aux yeux. Nous, ce qu'on veut, c'est l'éradication des VTC», a déclaré sur la place Ibrahima Sylla, président de l'association Taxis de France. Les voitures de tourisme avec chauffeur sont pourtant autorisées. Mais tous les chauffeurs y voient aussi de la concurrence déloyale. «Il faut définir le nombre de VTC, poursuit Reza. Et puis quand il va déposer un client à Roissy, il doit revenir à sa base avant de reprendre un autre taxi. C'est ça, leur règlement. Mais ce n'est pas ce qu'ils font. A l'aéroport, ils reprennent un client pour Paris.»

L'annonce de l'attentat en Isère circule parmi les chauffeurs. Certains s'interrogent. Faut-il continuer, est-ce que le mouvement a-t-il un sens ? Une idée évoquée plus tôt revient dans la discussion, prendre la clientèle de la place et l'emmener gratuitement aux aéroports. «Il faut redorer le blason, les gars. Il faut cesser la casse. Les pneus brûlés, ça suffit.» Tous ne sont pas d'accord : quel rapport avec l'attentat ? Ibrahima Sylla se justifie : «On nous a fait passer pour des voyous, alors on veut montrer qu'on a quelque chose dans le cerveau», déclare-t-il à l'AFP. La veille, dix personnes ont été interpellées, sept policiers blessés et 70 véhicules dégradés, selon les autorités.

Bernard Cazeneuve doit rencontrer de nouveau les taxis le 3 juillet. Mais la base ne veut pas arrêter le mouvement. «Si on rentre, on aura tout perdu», crie un chauffeur. Vers 13 heures, les chauffeurs occupent encore la place. A l'hygiaphone, un syndicaliste assure que cela ne sert plus à rien de rester à Maillot. «Il faut aller à Orly ou à Roissy, on a l'assurance de la préfecture que la police nous laissera tranquille.» A condition que les taxis se tiennent calmes. «Sinon, ils chargeront.» Déjà, sur la place, le nombre de taxis a diminué.

Dans la même rubrique