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Taxi, tout le monde les descend

Impolis, rentiers, rigides… Les taxis parisiens exaspèrent les clients. Ce désamour est-il vraiment fondé ? Ils répondent aux critiques.

Un taxi parisien pendant le mouvement de grève, jeudi. (Photo Stéphane Remael)
Publié le 28/06/2015 à 19h46

Tous les Parisiens n'ont pas le goût d'Agnès Saal pour les taxis - l'ancienne directrice de l'INA a cumulé au moins 40 000 euros de notes en dix mois et 38 000 euros au centre Pompidou entre janvier 2013 et avril 2014. Selon un sondage publié par le Parisien dimanche dans le cadre du conflit qui oppose les chauffeurs de taxi aux conducteurs UberPop (transport rémunéré entre particuliers, interdit par la loi Thévenoud), voire aux VTC (voitures de tourisme avec chauffeur), 58 % des Français disent avoir une mauvaise image des premiers. Si les Parisiens avaient fait l'objet d'une étude spécifique, il y a fort à parier que le pourcentage de mécontents aurait été encore supérieur, tant la profession exercée par les 17 702 taxis (référencés à la préfecture de police) véhicule une piètre image dans la capitale et auprès de ses visiteurs. Un jugement négatif tant pour l'accueil que pour les prestations proposées. A tort ou à raison ?

«Le service du taxi s'est amélioré ces dernières années même si on continue de balayer devant notre porte», avance Jean-Michel Rebours, président de l'Union de défense des taxis parisiens (UDTP). Et de reconnaître : «Il y a encore des choses à corriger. Le taxi est une entreprise de service et il faut savoir rendre ce service le meilleur possible. Quelques individus [combien ?, ndlr] ne respectent pas cette qualité de service. Je suis formateur et je vous assure que l'on insiste énormément aujourd'hui sur cette relation aux clients.»

En écho, dimanche, si Manuel Valls a déclaré que le service UberPop est «illégal», l'assimilant à du «travail au noir» car les chauffeurs UberPop «ne sont ni taxis artisans, ni auto-entrepreneurs», le Premier ministre a estimé qu'«il faut que tout le secteur des taxis tire vers le haut». En insistant sur «la qualité et l'attractivité, avec des règles». Les événements de ces derniers jours, notamment les blocages des gares et aéroports, n'auront pas contribué à améliorer l'image de la profession aux yeux des Parisiens.

Ils ont plutôt renforcé les griefs souvent accolés à cette profession (manque d’amabilité, de propreté, de disponibilité, d’honnêteté…) au boulot, au bistrot ou sur les réseaux sociaux. Tour d’horizon des principaux clichés, avec les réponses des intéressés.

«Aucune attention pour les passagers»

11 % des usagers ont eu à se plaindre «souvent» «du comportement d'un chauffeur», et 35 % «parfois».Ces propos ont été recueillis par l'Association des usagers des transports. Leur enquête, réalisée auprès de 121 personnes seulement conforte cependant l'image habituellement véhiculée de la profession. Ce qui énerve les taxis parisiens.

«Mais y en marre d'entendre qu'on est des râleurs, des voleurs, avec des voitures qui puent», s'insurge l'un d'eux. Ce jeune chauffeur, pantalon noir, chemise banche et cravate noire, était en grève vendredi, Porte Maillot à Paris, où une cinquantaine de taxis bloquaient la circulation. Il s'empourpre quand on lui parle amabilité et propreté. «Montez dans les taxis de la place, là, allez voir s'ils puent.» Djamel, jeune chauffeur locataire, est accablé : «Mais d'où ça vient ? On me parle de ça, mais quand je demande autour de moi, aucun de mes amis n'a eu de problème.»

Une autre série d’études est plus gratifiante pour la profession. En effet, 95 % des passagers se disaient satisfaits de la course, selon un sondage réalisé par le cabinet MV2 en 2012 auprès de 1 700 personnes, pour le compte de l’Union nationale des industries de taxis (Unit). Un taux presque identique aux sondages précédents, le cabinet ayant réalisé un baromètre sur trois années successives. 97 % des clients étaient satisfaits du véhicule, et les chauffeurs obtenaient un taux de 98 %. Les choix d’itinéraire étaient approuvés à 97 %.

Les dérapages, c'est la faute aux «brebis galeuses», disent-ils en chœur, sur le mode faut-qu'on-arrête-avec-ça. Les artisans défendent aussi les locataires, gagne-misère de la profession, qui louent leur voiture 130 euros par jour minimum auprès des entreprises de taxis. Et qui travaillent onze heures par jour, sept jours sur sept, pour gagner moins qu'un Smic. «Je l'ai été des années, j'étais comme un zombie, fallait rien me demander», avoue l'un d'eux.

Leur reproche-t-on leur comportement ? Ils en ont tout autant contre certains passagers. «De toute façon, maintenant, dès qu'on ne suit plus le GPS, on a tort, et le client râle, se plaignait un gréviste, jeudi. Mais je connais mieux Paris que le GPS ! Je lui apprends la route, moi, au GPS.»

Michel refuse de prendre en charge toute personne en état d'ivresse, comme le lui autorise la réglementation. «A Vincennes [Val-de-Marne, ndlr], un soir, une jeune femme a dégueulé entre la banquette et la portière. J'étais taxi depuis trois mois ! Ça a senti le vomi pendant des semaines. Depuis, plus jamais.»

Les anecdotes fusent : «Une fois, j'ai pris Jean-Luc Delarue devant sa maison de production, raconte Marc. Il voulait aller à la gare de Lyon en quinze minutes. Je lui ai expliqué que ça n'allait pas être possible de traverser Paris en un quart d'heure. Un vendredi soir ! Là, il me dit : «C'est pas mon problème, démerdez-vous.» Je lui ai répondu qu'il avait bien eu raison de me dire ça, et j'ai dégagé sa valise de ma voiture.»

Jean-Michel Rebours, président de l'Union de défense des taxis parisiens, assure que le service s'est amélioré ces dernières années, «même s'il y a encore des choses à corriger». A la préfecture de police, les plaintes sont «nombreuses», admet-il, sans donner de chiffres. «Mais il y a très peu de professions où les gens peuvent être sanctionnés aussi facilement à cause de la plainte des clients.»

«Ils ont une rente de situation»

Dans son rapport rendu à Nicolas Sarkozy en 2008, Jacques Attali dénonçait les professions réglementées. Les taxis en faisaient partie, aux côtés des notaires et des pharmaciens. Depuis, l'antienne est reprise en boucle : les taxis profitent de leur monopole. Amar, chauffeur artisan, s'étrangle : «Celui qui dit ça, qu'il vienne dans ma maison, je lui montre mes relevés de banque, et il verra si je suis rentier.» En 2011 (dernier chiffre disponible), le revenu mensuel net médian tournait autour de 1 400 euros, et la profession assure que les revenus ont chuté de 40 % ces derniers mois. Difficile à vérifier.

En réalité, si le métier a perdu de sa rentabilité avec l’arrivée des VTC et d’UberPop, la situation diffère selon les cas. Après avoir suivi sa formation, le chauffeur doit choisir un statut d’exercice. Il peut décider, ou plutôt tenter car les places ne sont pas nombreuses (1 000 à Paris), de devenir salarié d’une société de taxis. Dans ce cas, le chauffeur perçoit 30 % de sa recette journalière, plus une dizaine d’euros de fixe et les pourboires. Soit une centaine d’euros pour, souvent, dix heures de travail quotidien.

Autre possibilité : se mettre à son compte comme locataire. Dans ce cas, le chauffeur paie quotidiennement une somme forfaitaire à une société de location de taxis (entre 130 et 150 euros à Paris), qui lui fournit un véhicule et la licence qui y est rattachée. Il peut prendre aussi un abonnement radio auprès de cette même société pour les réservations. A 400 euros par mois, elle plombe le budget des locataires (et des artisans), mais est indispensable. «Les gens nous hèlent de moins en moins, assure un chauffeur. Sans la radio, je ne bosse plus.» C'est le statut le plus ingrat. Selon leurs témoignages, les revenus varient entre 500 et 1 000 euros par mois. «Avant, j'étais plutôt à 1 700 euros, se rappelle Djamel, qui cumule son métier de prof d'EPS avec celui de taxi. Je vais arrêter. Ça fait des journées de folie, et ça ne rapporte plus assez.»

Dernier statut, et le plus fréquent, celui de l'artisan taxi. A Paris, ils sont 10 000. Pour travailler à son compte, il faut détenir une licence professionnelle. Problème : si elles sont délivrées gratuitement par la préfecture de police, cette dernière ne les attribue plus qu'au compte-gouttes, et encore pas tous les ans. Résultat : pour en obtenir une, il faut l'acheter à un taxi qui quitte la profession. C'est la loi de l'offre et de la demande qui fait le prix. Il y a trois ans, elle pouvait se monnayer à 230 000 euros. Avec l'arrivée des VTC, le prix est descendu à 200 000 euros, voire moins. Pour le chauffeur qui a acheté sa licence il y a une trentaine d'années (et donc qui l'a remboursée), ou qui l'a reçue gratuitement, la recette quotidienne nette peut dépasser 200 euros. Seule inconnue : le prix à la revente… Avec l'arrivée de la concurrence, les taxis se demandent si elle vaudra encore quelques euros. Mohammed, bientôt à la retraite, s'inquiète : «C'est comme si vous investissiez dans un fonds de commerce et que ce fonds disparaît. C'est désastreux. Déjà que la retraite est médiocre.» Un confrère intervient : «C'est sûr que celui qui met 200 000 euros dans une licence, il a le moral…»

«Ils refusent des destinations»

Une autre réflexion de passagers, extraite de l'enquête de l'Association des usagers des transports, illustre l'incompréhension des clients face à certains comportements de taxis. Certes, c'est la différence avec les VTC : ces entreprises ont construit leur modèle autour de la demande client (simplicité, clarté, disponibilité), le chauffeur n'étant qu'une pièce rapportée qui ne peut pas refuser de course. Au-delà de la fatigue (ou de la mauvaise humeur), les artisans taxis réclament, eux, le droit de refuser des courses. Michel s'explique : avec l'horodateur, ils sont coincés. Onze heures de travail par jour, pas une minute de plus. Tout s'éteint au-delà : le compteur, le lumineux : «En fin de journée, s'il me reste cinq minutes au compteur et qu'une personne demande une destination qui se trouve à une heure de chez moi, la vérité, j'ai pas envie. Parce que je ne pourrai plus charger un client.»

Les taxis listent les contraintes : la mainmise de la société leader G7, l'interdiction de prendre un client qui hèle à moins de 50 mètres d'une borne. Ou encore cette carte de zone qui indique les villes de la petite couronne parisienne où il leur est interdit de prendre des clients, pour préserver les taxis locaux. «Si je vais à Villiers-sur-Marne, je peux pas charger. Faut que j'aille à Nogent», raconte Amar.

Daniel, artisan, voudrait embaucher des salariés - «j'ai fait une demande il y a deux ans, je n'ai toujours pas de réponse.» Son rêve américain : faire travailler des jeunes le soir ou des retraités le week-end et faire tourner son taxi 24 heures sur 24 «comme à New York». A côté, un collègue se tord la bouche : encore un qui veut tout déréglementer…

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