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Enquête

Le Net dans les nuages

Les géants du Web misent sur les solutions venues du ciel pour fournir un accès web planétaire. Tour d’horizon de leurs projets fous.

Le drone à énergie solaire de Facebook peut voler deux semaines d’affilée, un record. Sa version définitive aura l’envergure d’un Boeing 737. (Photo AFP. EyePress. Facebook)
Publié le 17/07/2015 à 18h36

A chacun ses rêves : la France veut le très haut débit dans tout l'Hexagone d'ici à 2020, la Silicon Valley promet, elle, l'Internet venu du ciel à toute l'humanité ! L'idée n'est pas tout à fait nouvelle puisque l'accès au réseau via des satellites géostationnaires se développe depuis le milieu des années 90. Mais les géants de la Silicon Valley en font la nouvelle frontière du réseau en misant des milliards de dollars sur des projets dignes de la Nasa : les Google, Facebook et autres Space X se sont lancés dans une course de vitesse visant à connecter les 4 milliards d'humains qui n'ont toujours pas Internet. Ou comment s'ouvrir de nouveaux marchés gigantesques en Afrique, en Inde, en Asie ou en Amérique du Sud… Le Web «anywhere, anytime» sur la planète Terre ? C'est pour demain.

Google joue aux ballons

L'idée est venue d'un «googleur» - un salarié de Google dans le jargon de la multinationale : et si on rendait Internet accessible à tous en le diffusant via une nuée de ballons gonflés à l'hélium ? Deux ans après le lancement du projet Loon («dingue», en anglais), le géant du Net persiste et signe. Des essais menés le long du 40e parallèle ont montré sa faisabilité. Le principe est le suivant : envoyer à 20 km d'altitude (dans l'atmosphère) des ballons d'environ 15 m de diamètre, capables, pour chacun d'entre eux, de délivrer une connectivité équivalente à la 4G sur un diamètre de 40 km au sol. Eux tirent leur connexion d'une station terrestre communiquant par wi-fi avec un ballon qui lui-même va la transmettre à son voisin, et ainsi de suite sur une zone de plusieurs milliers de kilomètres carrés.

Ce réseau volant a une autre particularité : les ballons se déplacent au gré des vents. Un vrai défi stratosphérique. «Dès qu'une nacelle sort de sa zone, une autre la remplace», explique-t-on chez Google. Comment ? Chaque engin volant intègre un GPS et des panneaux solaires. Grâce à des algorithmes prenant en compte, entre autres, la position et la météo, certains ballons reçoivent l'instruction d'augmenter ou diminuer l'air qu'ils contiennent pour descendre ou monter. Et ainsi rejoindre un courant aérien à même de les déplacer d'un point A à un point B. Un ballon lancé en Nouvelle-Zélande a ainsi parcouru 9 000 km ; Google l'a récupéré en Amérique du Sud. Ses semblables restent en moyenne cent jours dans les airs. «Les basses températures, les vents violents et les rayons UV du soleil les fragilisent. Nous les faisons donc descendre pour les réparer», précise-t-on chez Google. Aucun n'aurait été perdu. Le groupe n'a pas encore fixé la date de lancement de Loon, qui risque d'être payant : «Nous travaillons avec des fournisseurs d'accès qui, eux, en décideront.» «Loon ne permettra sans doute pas de connecter tous les territoires dans un premier temps», explique-t-on encore. Mais Google voit plus loin : «Ce qui est bon pour Internet est bon pour Google.»

Facebook lâche les drones

Chez Facebook, on voit les choses en grand. Lancé en août 2013, le projet Internet.org a pour vocation de «rendre l'Internet accessible aux deux tiers de la population qui n'y ont pas accès» - rien de moins. Pour réaliser cette ambition, dont on se doute qu'elle n'est pas purement philanthropique, la firme de Menlo Park a mis sur pied un laboratoire de recherche dédié, le Connectivity Lab. On y trouve des experts venus de la Nasa et de l'Observatoire national d'astronomie optique, mais aussi des salariés d'Ascenta, une entreprise britannique que Facebook a rachetée l'an dernier. Laquelle a participé à la conception du Zephyr, un drone propulsé à l'énergie solaire qui détient le record du monde de durée en vol (deux semaines).

Car ce sont bien les drones qui, d'après Mark Zuckerberg, permettront au moins de «couvrir de manière abordable les 10% de la population mondiale qui vivent dans des communautés reculées sans infrastructures télécoms existantes». En mars, le réseau social a ainsi dévoilé les premières images de son prototype, baptisé Aquila («aigle», en latin), et annoncé qu'un premier vol d'essai avait déjà eu lieu au-dessus de la Grande-Bretagne. Dans sa version finale, Aquila aura «une envergure supérieure à celle d'un Boeing 737» mais pèsera «moins lourd qu'une voiture», a expliqué le PDG de Facebook. Le drone géant devrait pouvoir se maintenir à 18 kilomètres au-dessus du sol pendant trois mois. Quant à la connexion proprement dite, elle sera assurée par «un système de communication laser qui peut envoyer du réseau via ses rayons, depuis le ciel vers le sol», et permettra aux drones de communiquer entre eux, a précisé Zuckerberg début juillet sur sa page Facebook. Si l'entreprise a annoncé de nouveaux vols d'essai cet été, le déploiement proprement dit de la flotte devrait tout de même prendre quelques années.

Satellites, la guerre des milliardaires

D'un côté, Elon Musk, cofondateur de PayPal, patron de Tesla Motors et de Space X ; de l'autre, Greg Wyler, fondateur en 2007 de l'opérateur de satellites O3b Networks - dans lequel Google a investi en 2010 plus d'un milliard de dollars (920 millions d'euros) - puis, l'an dernier, de OneWeb. Fin 2014, on les disait prêts à s'associer pour partir à l'assaut de «l'Internet de l'espace» ; un «désaccord fondamental sur l'architecture» du système, dixit Musk, les a finalement séparés. Wyler a depuis obtenu le soutien de Virgin Galactic, la compagnie spatiale de Richard Branson, et du fabricant de semi-conducteurs Qualcomm. Musk, lui, embarque dans l'aventure Google, qui, décidément partout, est entré au capital de Space X en janvier.

Dans les deux cas, l'objectif est de mettre sur pied un réseau de microsatellites en orbite basse (1 200 kilomètres d'altitude) pour «apporter une connexion haut débit abordable dans des zones rurales ou sous-développées»,selon OneWeb. Et c'est du sérieux. En juin, au salon du Bourget, Wyler a annoncé avoir sélectionné Airbus Defence and Space pour produire 900 satellites, dont près de 700 destinés à une mise en orbite d'ici à 2019 - un contrat qui pourrait se chiffrer à quelque 1,4 milliard de dollars. Musk, lui, voit encore plus grand : en janvier, il se disait prêt à investir jusqu'à 10 milliards de dollars pour lancer, d'ici cinq ans, une constellation de 4 000 satellites ! Une soixantaine d'ingénieurs ont déjà été recrutés pour cet objectif pharaonique. En mai, Space X a ainsi demandé à la Federal Communications Commission l'autorisation de tester dès l'an prochain six à huit satellites qui devraient être déployés à 625 km d'altitude.

«Outernet», le «meilleur du Web» hors connexion

A-t-on besoin d'être relié au Web pour accéder à l'information et à la connaissance ? C'est l'idée à contre-courant de Syed Karim, l'énergique patron de la société Outernet. Son objectif : proposer à tous les habitants du globe non pas un accès payant à tout le Web mais un accès gratuit à ses «meilleurs contenus». Dans les «zones blanches», non connectées, peu de gens ont en effet les moyens de s'offrir un accès satellitaire. «Pouvoir consulter l'actualité et une sélection de vidéos, podcasts, cours, pages Wikipedia et logiciels libres, c'est mieux que rien, non ?» plaide Karim. D'où Outernet, le Web hors de l'Internet.

Le système est déjà opérationnel : son créateur assure que n'importe où dans le monde, si l'on dispose du bon récepteur (un petit objet que l'entreprise vend tout en incitant à le fabriquer soi-même) et d'un ordinateur ou tout autre terminal disposant du wi-fi, on peut déjà recevoir du contenu. Comment ça marche ? Outernet commence par enregistrer des copies consultables hors ligne des contenus - majoritairement sélectionnés par les demandes des utilisateurs via SMS, le reste par l'entreprise. Elle encode les données puis les diffuse vers l'espace grâce à une antenne émettrice. Elles y sont ensuite réfléchies vers la Terre par des satellites géostationnaires. «Nous louons aujourd'hui les capacités de satellites existants pour couvrir l'Amérique, l'Afrique subsaharienne et l'Asie du Sud. Mais nous construisons les nôtres en parallèle. Ce sont des CubeSats : ils sont petits et légers [quelques centimètres pour 20 kilos, ndlr]. Nous couvrirons le globe avec 24 d'entre eux positionnés à 500 km d'altitude», raconte Karim. La société travaille avec l'Agence spatiale britannique et espère lancer ses premiers CubeSats début 2016. Pour se rémunérer, elle compte faire payer la diffusion de contenus sponsorisés, à l'image de Facebook et Twitter. Et le risque que les utilisateurs plébiscitent des «mauvais» contenus ? «Le tri reposera essentiellement sur une communauté de modérateurs, un peu comme sur Wikipedia, précise Karim. Et je suis persuadé qu'elle sera très efficace pour faire remonter ce qui est intéressant.»

L’Internet spatial des hackers

«Des hackers veulent lancer des satellites pour combattre la censure», clamait le site de la BBC en mars 2012. Vérification faite, on avait compris que le projet d'une poignée de hackers de Stuttgart, baptisé «Hackerspace Global Grid», visait plus modestement à construire le matériel et les logiciels capables de communiquer avec des satellites en basse orbite et à mettre en place un «réseau distribué de stations au sol». Le tout en open source - autrement dit du code et du matériel «ouverts» librement utilisables par qui le souhaite.

Trois ans plus tard, le projet avance «à petits pas», reconnaît le jeune ingénieur en aéronautique Andreas Hornig. Au sein du groupe AerospaceResearch.net, qui regroupe des jeunes professionnels et des étudiants, il a participé à plusieurs programmes d'été organisés par Google et l'Agence spatiale européenne, à diverses conférences, comme le Congrès international d'astronautique, et à plusieurs «hackathons», des marathons de code. Dernièrement, son groupe a développé BigWhoop, un système à bas coût capable de détecter n'importe quel signal du spectre électromagnétique - y compris les signaux émis par des avions -, avec l'idée qu'il soit déployé en réseau le plus largement possible par les chercheurs et les «bidouilleurs» de la planète. A terme, l'équipe espère l'améliorer pour pouvoir, notamment, suivre des nanosatellites en orbite, puis communiquer avec eux. «Les deux seront nécessaires pour l'Internet de l'espace», explique Hornig. Un projet moins flamboyant que ceux des géants de la Silicon Valley, mais qui a pour maître mot le partage des compétences et la réappropriation de cet Internet venu du ciel.

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