Sous leur forme nitrophyte - soit une plante qui aime les eaux riches en nitrates ou azote -, les algues vertes sont le cauchemar des vacanciers de la côte Nord bretonne, où elles envahissent l’été les eaux de baignade de la Manche et, partant, le sable. D’autres espèces, pour leurs propriétés singulières, sont a contrario un eldorado pour divers secteurs, telles l’industrie alimentaire humaine et animale, la cosmétologie ou encore la santé : des chercheurs misent en effet énormément sur une molécule extraite de l’algue rouge dans le traitement de maladies hématologiques sensibles au système immunitaire, comme la leucémie.
Avec ses 1 200 km de côtes, le Finistère possède le plus grand gisement d’algues en France, qu’elles soient brunes, rouges ou vertes. C’est aussi l’un des plus importants au monde et le plus grand d’Europe en terme de biodiversité d’algues. Sur les 70 000 tonnes (soit 90 % de la production française) qui sont ramassées annuellement en mer d’Iroise, sur la côte Nord de ce département de l’extrême ouest de la Bretagne, l’essentiel (65 000 tonnes) de la récolte est issu des bateaux goémoniers, qui œuvrent en pleine mer. Le reste revenant à la récolte à pied (5 000 tonnes) et, plus modestement, à la culture (50 tonnes). Grâce au Finistère, la France est le deuxième producteur d’algues européen, derrière la Norvège.
Plusieurs entreprises et entités scientifiques œuvrent dans cette région à une valorisation innovante de cette plante marine, depuis sa production jusqu'à sa transformation. Si l'algue est utilisée depuis le XVIe dans l'agriculture en amendement (produit apporté aux sols pour accroître leur fertilité) calcaire, il reste énormément à apprendre sur cette ressource naturelle. La connaissance dans ce domaine n'en est qu'à ses débuts et le secteur ne cesse d'étendre ses débouchés. Au point que la vingtaine de PME finistériennes qui travaillent avec l'algue réalisent une grande part de leurs chiffres d'affaires à l'export.
Beauté : «Un végétal fragile traité sur place»
C’est à Roscoff que le premier centre de thalassothérapie français a vu le jour, en 1899. Le pays en compte désormais cinquante-cinq. Installé à une quarantaine de kilomètres, à Plouguerneau, le groupe Bretagne Cosmétiques Marins, créé en 1994, s’est imposé comme l’un des acteurs phares de la cosmétologie marine haut de gamme. Présente dans une quarantaine de pays, où elle vend ses produits depuis 1995, la PME finistérienne réalise 75 % de son chiffre d’affaires (10 millions d’euros en 2014) à l’export (cinquante pays sont concernés, Japon et Russie en tête) sous les marques Thalion et Isomarine en thalassothérapie, dans les spas et instituts de beauté, ou encore en vente directe. Elle fournit également en algues et extraits d’algues les centres de thalassothérapie, ainsi que les industries cosmétiques.
Son atout : une maîtrise complète du produit, de sa récolte à sa transformation. «C'est un végétal fragile qui possède une forte concentration de minéraux. Il est donc traité sur place dans les vingt-quatre heures suivant sa récolte», précise André Prigent, propriétaire et PDG fondateur de l'entreprise qui traite, avec son pôle historique Agrimer (biostimulants foliaires pour la viticulture et l'arboriculture, nutrition pour les labos pharmaceutiques et l'agroalimentaire), quelque 10 000 tonnes d'algues chaque année, soit 30 tonnes quotidiennement. La récolte se fait à pied et en bateau à raison de quatre heures par jour. Atout de la mer d'Iroise, où Bretagne Cosmétiques Marins fait sa pêche : une grande diversité d'algues dans une eau d'une température idéale pour la ressource et dotée d'une salinité exceptionnelle. Une fois récoltée, l'algue est lavée et débactérisée sans traitement ionisant. Elle est ensuite déshydratée - l'algue qui, vivante, contient 80 % d'eau, ne doit plus en posséder au final que 10 %.
Sa richesse en calcium lui confère par ailleurs des vertus très efficaces pour prévenir et lutter contre le vieillissement de la peau. «Comme l'eau de mer et le plasma humain contiennent les mêmes proportions d'oligo-éléments, de sels minéraux et de vitamines, explique le PDG de Bretagne Cosmétiques Marins, nous travaillons aussi sur le plan thérapeutique avec l'algue : réhydratation, régularisation ionique, recalcification, stimulation des défenses de l'organisme.»
Santé : «Elles stimulent l’immunité»
Une dizaine d'éleveurs pilotes œuvrent à élever des poulets sans antibiotiques préventifs grâce aux algues dans les Monts d'Arrée, en Centre-Finistère. Depuis mars, les 500 000 premières volailles nourries aux céréales auxquelles ont été ajoutés des additifs naturels conçus à partir des algues sont sorties de l'abattoir. «Celles-ci possèdent des composants qui ont des principes actifs qui permettent de renforcer le système immunitaire», explique Pi Nyvall Collen, responsable recherche et développement chez Olmix. C'est cette société de biotechnologies qui extrait les principes actifs des algues et en fait des solutions naturelles pour la santé humaine, animale et végétale. «Nous ne sommes pas contre les antibiotiques», précise Thomas Pavie, vétérinaire et directeur du projet One Health chez Breizh Algae Invest. Ce fonds d'investissement s'est créé en 2014 pour appuyer les innovations dans les algues. «Pour que les antibiotiques gardent toute leur efficacité, nous souhaitons qu'ils ne soient utilisés que quand ils sont nécessaires. Les produits que nous développons améliorent l'hygiène de l'animal et stimulent son immunité.»
Selon une étude de Goldman Sachs, la planète connaîtra en 2050 une surmortalité de 50 millions de personnes liée à l'antibiorésistance. Les filières animales doivent donc se pencher sur cette «bombe sanitaire de demain» et l'anticiper. «Tout le monde fera du sans-antibiotique, avance Thomas Pavie. Il faudra donc se différencier pour garder ses positions sur le marché. La Bretagne, seule région à avoir développé toute une filière, de l'élevage à l'assiette, peut gagner des parts de marché.» Prochaine étape de Breizh Algae : les élevages de porcs et de dindes.
A Brest, des chercheurs mettent au point une molécule à activité immunostimulante issue d'une algue rouge (Solaria Cordalis) aux propriétés anticancéreuses. Depuis 2010, à Brest, Christian Berthou, chef du service d'hématologie du CHU, et Eric Deslandes, enseignant en océanologie, travaillent avec la Fédération Leucémie Espoir et le groupe Quéguiner dans une société commune de biotechnologie. Objectif : parvenir d'ici quatre à cinq ans à la mise sur le marché d'un médicament contre la leucémie, mais aussi d'autres formes de cancer. Le Pr Berthou est optimiste : «Nous avons réalisé des tests en laboratoire sur des souris et aussi sur des cellules humaines. Les résultats sont spectaculaires.»
Table «En France, on n’a jamais considéré le légume marin»
L’image de pureté de l’algue conjuguée avec celle, sauvage, de la mer d’Iroise et la demande croissante de produits alimentaires naturels ont inspiré quelques PME finistériennes.
A commencer par la pionnière Globe Export, créée à Rosporden, dans le Sud-Finistère, en 1986 par la Franco-Canadienne Christine Le Tennier. Cette entreprise de vingt salariés spécialisée dans les végétaux marins (algues et salicornes) s’approvisionne à 90 % dans les eaux finistériennes en laitues de mer, haricots de mer, dulces et kombus. Seules les feuilles de nori et les pépites de wakamé sont importées d’Asie. Avec 350 tonnes d’algues traitées par an, la PME a réalisé un chiffre d’affaires de 2,5 millions d’euros en 2014, dont un tiers à l’export, principalement en Amérique du Nord, Afrique du Sud et en Russie.
Dans l'Hexagone, les premières algues alimentaires ont été consommées en 1983. «On n'a jamais considéré le légume marin, en France, selon Christine Le Tennier. Si 25 000 sortes d'algues sont recensées dans le monde, la Bretagne en abrite 800 variétés. Nous sommes donc partis d'une page blanche, on avait tout un univers à composer.»
La fondatrice de Globe Export, entreprise qu'elle vient de céder pour se consacrer à son mandat de maire de Rosporden, n'a eu de cesse, avec son labo de recherche et de développement, d'inventer des recettes déclinant son produit sous toutes les formes : tartares, pesto, rillettes, pâtes, desserts… Par ailleurs, «l'algue est composée à 70 % de protéines et le haricot de mer riche en vitamine C, précise-t-elle. Nous inventons la nourriture de demain.»




