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Décryptage

Crise du porc : deux gros industriels boycottent les ventes

La Cooperl et Bigard-Socopa, qui représentent près d'un tiers des achats au marché du porc breton, jugent le prix au kilo trop élevé. Aucun prix de référence national n'a ainsi pu être fixé lundi.

Le prix actuel du porc s'établit à environ 1,40 euro le kilo, objectif fixé par le gouvernement à partir du 12 juin pour tenter de résoudre la crise traversée par les éleveurs de porcs français. (Photo Jean-Pierre Muller. AFP)
Publié le 11/08/2015 à 12h20, mis à jour le 11/08/2015 à 18h03

Alors que la crise de la filière porcine semblait être suspendue, du moins provisoirement, voilà qu’elle connaît un rebondissement. Aucune cotation n’a eu lieu lundi au Marché du porc breton (MPB) de Plérin (Côtes-d’Armor), où s’établit deux fois par semaine le prix de référence national de cette viande. Motif : la Cooperl et de Bigard-Socopa, les deux plus gros acheteurs de porcs, qui jugent le prix actuel trop élevé, ont boudé la vente. Et engagé une épreuve de force avec les éleveurs.

Pourquoi ce boycottage de ces deux industriels ?

Le MPB assure 25 % des ventes de porcs en Bretagne, et 18 % au niveau national. L'absence de cotation n'empêche pas les éleveurs de tenter de vendre en direct aux abattoirs, mais la négociation, faute de prix de référence, peut se révéler plus difficile. En agissant de la sorte, la Cooperl et Bigard-Socopa manifestent leur mécontentement sur le prix du porc, qui s'établit à environ 1,40 euro le kilo, objectif fixé par le gouvernement à partir du 12 juin pour tenter de résoudre la crise traversée par les éleveurs de porcs français. Alors que les cours évoluaient autour de 1,30 euro le kilo, le ministre de l'Agriculture, Stéphane Le Foll, avait estimé «nécessaire» que les prix payés aux producteurs remontent «rapidement» à 1,40 euro, prix correspondant à l'estimation du coût de production, ce qui est le cas depuis le 23 juillet. Mais, selon les industriels français, ce prix met à mal leur activité, car ils doivent faire face, à l'export comme en France, à des concurrents européens, notamment allemands et espagnols, qui pratiquent des prix bas grâce à des exigences sociales ou environnementales moins contraignantes.

Que demandent la Cooperl et Bigard-Socopa ?

La Cooperl explique que, pendant qu'«une volonté politique de court terme a réussi à porter le cours à 1,40 euro en France, l'Allemagne abaissait brutalement son prix d'achat, et à ce jour 25 centimes séparent le cours français du cours allemand». «Les capitaux de la Cooperl sont la propriété de ses adhérents, déclare la coopérative. Ils n'ont pas vocation à financer un cours politique pour tenir la tête hors de l'eau à une partie de la production française. Notre effort ira en totalité à l'abattage et à la valorisation des porcs de nos adhérents», annonce-t-elle, en précisant qu'elle suspend ses achats externes au cadran à compter de lundi.

De son côté, l'entreprise Bigard renvoie vers le Syndicat national de l'industrie des viandes (SNIV-SNCP). Selon un communiqué de ce syndicat envoyé lundi, la production, «soutenue par les pouvoirs publics […], obtient les prix les plus élevés d'Europe, sans trop se soucier du devenir des abattoirs». La grande distribution, «qui n'a pas encore renoncé à sa politique de guerre des prix et des marges», est aussi dans le viseur des industriels.

Que répondent les éleveurs ?

Paul Auffray, président de la Fédération nationale porcine (FNP), dénonce un «chantage et une prise en otage des éleveurs par Bigard et par la Cooperl, qui voudraient que les prix baissent de 15 centimes par kilo par rapport à leur niveau actuel». Pour Michel Blo'ch, vice-président du comité régional porcin, «il faut des moyens pour que Cooperl et Bigard qui ont quitté le marché reviennent. Leur porc à l'exportation est à environ 0,30 euro de plus que la concurrence». Il précise : «Sur le plan structurel, il faut pouvoir travailler dans une Europe où on est à égalité. Ça fait quinze ans que nous dénonçons le dumping, et l'Europe va en mourir si ce n'est pas traité.» Selon Michel Blo'ch, les producteurs allemands bénéficient d'«un avantage fiscal qui réduit leurs coûts de production de 3 à 4 euros par porc. Un porc découpé en Allemagne coûte environ 12 euros de moins qu'en France, sachant que les Allemands paient leurs salariés 6 à 7 euros de l'heure. Il n'est pas question que les salariés de l'agroalimentaire travaillent au coût ukrainien. Il faut pouvoir gommer ce différentiel de 12 euros.»

Pourquoi le boycottage de seulement deux industriels fait-il autant de bruit ?

La Cooperl et Bigard représentent 30 % des achats de porcs au marché au cadran. Avec plus de 2 700 agriculteurs adhérents, la Cooperl est le numéro 1 français du porc. De son côté, le groupe Bigard-Socopa est le leader français de la viande. Du fait de leur retrait lundi, la cotation du jour, qui concernait 12 000 des 60 000 porcs vendus chaque semaine au marché, n'a pu avoir lieu, car sans eux «le prix ne peut pas être représentatif», a déclaré Jean-Pierre Joly, directeur du MPB. Pour sa part, le président de la Fédération nationale porcine (FNP), dénonce un «chantage et une prise en otage des éleveurs» par Bigard et par la Cooperl. Après avoir appelé Stéphane Le Foll à porter la situation au niveau européen, soulignant qu'aucune action n'a été décidée dans l'immédiat, Paul Auffray, le président de la FNP, parle de «pratiques mafieuses» de la part des industriels allemands et espagnols : «Les distorsions salariales en Europe tournent à des pratiques mafieuses en Allemagne et en Espagne. On ne peut pas continuer avec des concurrents, chez nos voisins, qui tournent à 5 euros de l'heure et s'assoient sur les normes sociales avec l'approbation de la commission européenne.»

Comment réagissent les politiques qui ont décidé mi-juin de la hausse du prix du porc au kilo au cœur de la crise ?

Ce mardi, le ministre de l'Agriculture a promis que «tout sera mis œuvre» pour que les cotations reprennent jeudi. «Je n'envisage pas qu'il n'y ait pas de cotations au marché de Plérin», a déclaré Stéphane Le Foll. Sur les moyens de pression à sa disposition, le ministre a évoqué «la capacité à négocier, à discuter» et a demandé à «chacun d'assumer ses responsabilités». Et de préciser : «Ce prix [du kilo de porc, ndlr] n'est pas un prix politique, mais un engagement qui a été pris par les professionnels. Ceux qui ont quitté le marché [lundi, ndlr] n'avaient pas sollicité les différents acteurs pour tenter de trouver une solution à leurs problèmes», a regretté le ministre. Avant d'annoncer la tenue d'une table ronde fin août, sans préciser qui seront les participants.

Pour sa part, le Premier ministre a minimisé les conséquences de la décision de deux industriels : «Les responsables du marché du cadran ont décidé de ne pas ouvrir la séance. C'est le résultat d'une décision des professionnels bretons, ce n'est pas à ce stade représentatif de la situation nationale. Le marché du cadran est emblématique, mais il ne représente qu'une petite partie des transactions dans ce domaine.» Pour Manuel Valls, qui a évoqué lors de sa rencontre matinale avec les agriculteurs de «nouveaux débouchés» mais sans donner le moindre détail, «il faut garantir ce niveau de prix».

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