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Les cochons ne se laissent pas abattre

La suspension des cours, jeudi, à la bourse porcine de Plérin, ravive la crise entre producteurs et industriels et paralyse la filière.

Au 48e salon international de l'agriculture, en 2011. (Photo Raphael Dautigny)
ParPhilippe Brochen
(avec Rim Bossard)
Publié le 13/08/2015 à 19h56

Pas grouic. La crise dans l’activité du porc est de retour. Pire, elle s’enlise dans ses difficultés. En cause, entre autres, l’absence de deux des treize acheteurs - les industriels Cooperl et Bigard-Socopa, qui transforment la viande issue de l’abattage en produit fini - du Marché du porc breton (MPB) depuis lundi. C’est ce boycott qui, une nouvelle fois, a entraîné la suspension des cours jeudi à la bourse porcine de Plérin (Côtes-d’Armor). C’est ici que s’effectuent 25 % des ventes de porcs vivants aux abattoirs en Bretagne et 18 % au niveau national. Si l’absence de cotation n’empêche pas les éleveurs de tenter de vendre en direct aux abattoirs, les transactions pâtissent de la fermeture du Marché du porc breton qui, outre son rôle d’intermédiaire entre producteurs et transformateurs, donne le la des cours au niveau national.

Pourquoi la crise revient-elle ?

La Cooperl et Bigard-Socopa, les deux plus gros acheteurs français de porcs, jugent le prix actuel au kilo (1,40 euro) trop élevé et ont engagé une épreuve de force avec les agriculteurs. Ce prix a été fixé par le gouvernement le 12 juin avec les professionnels (abattoirs, industriels et éleveurs) pour tenter de résoudre la crise traversée par les éleveurs. Alors que les cours évoluaient autour de 1,30 euro le kilo, le ministre de l'Agriculture, Stéphane Le Foll, avait estimé «nécessaire» que les prix payés aux producteurs remontent «rapidement» à 1,40 euro, prix correspondant à l'estimation du coût de production, ce qui est le cas depuis le 23 juillet. Mais, face à la concurrence des producteurs étrangers, la Cooperl et Socopa-Bigard jugent ce prix trop élevé. Mi-juin, le cours français était pourtant égal à celui en vigueur outre-Rhin, à 1,30 euro. A la mi-août, le kilo français est supérieur de 25 centimes à celui pratiqué en Allemagne. Ce qui représente environ 2 centimes sur une tranche de jambon. Ce qui fait dire à un éleveur qu'«au prix auquel le jambon est vendu en France, les transformateurs pourraient payer 1,40 euro le kilo».

Quel impact a la suspension de cotation ?

C'est simple : tant que les porcs ne sont pas vendus en raison de la fermeture du Marché du porc breton, ils restent séjourner dans les élevages. Ainsi, comme 12 000 sont vendus chaque lundi au MPB et 50 000 le jeudi, 62 000 animaux matures (ils sont habituellement abattus à six mois autour de 115-120 kilos) sont en attente. Résultat, selon Jean-Pierre Joly, directeur du Marché du porc breton, «d'ici quelques jours, si la situation continue, il va y avoir de la presse». Comprendre, des abattoirs vont proposer aux éleveurs acculés des prix inférieurs à la cotation d'1,40 euro pour éviter de perdre leurs bêtes. «Si on n'arrive pas à gérer collectivement le marché, on va aller vers des initiatives individuelles d'éleveurs qui vont brader leurs porcs», précise Joly. Car autant il est possible de stocker de la viande de porc, autant il est impossible de garder des animaux vivants au-delà de huit jours après leur arrivée à maturité. Pronostic du directeur du Marché du porc breton : «On va finir par trouver un déblocage, dans l'ordre ou le désordre, à défaut d'avoir une certaine politique générale de prix représentative du marché.» Quelle forme de déblocage ? C'est la question en suspens.

Pourquoi le porc français va-t-il mal ?

Conjoncturellement instable, le secteur du porc français et, de fait, sa production - et donc les éleveurs - sont habitués aux soubresauts des marchés. Mais bon an, mal an, la profession tient (tenait ?) sur ses deux jambes. Et parfois plutôt (très) bien, même si 2006 reste la dernière belle année de la filière : les deux suivantes ont été problématiques et 2009, équilibrée. Ce sont des années fastes qui permettent aux éleveurs, qui clament aujourd'hui travailler à perte, de pouvoir continuer leur activité. Mais pour combien de temps ? Une donnée a compliqué les choses : l'embargo décrété par la Russie en janvier 2014 suite à la crise en Ukraine, alors que 40 % de la filière porcine française part à l'export. Parallèlement, les acteurs hexagonaux de la filière - producteurs, transformateurs - souffrent d'une concurrence intra-européenne, notamment vis-à-vis de l'Allemagne et de l'Espagne, les deux plus gros producteurs européens devant la France, sixième exportateur européen de viande porcine et cinquième importateur. Ces deux pays ont fortement augmenté leurs exportations vers la France (+ 146 % entre 2000 et 2012 pour l'Espagne et + 107 % pour l'Allemagne). La Cooperl explique que, pendant qu'«une volonté politique [française, ndlr] de court terme a réussi à porter le cours à 1,40 euro en France, l'Allemagne abaissait brutalement son prix d'achat. Actuellement, 25 centimes séparent le cours français du cours allemand». Selon Michel Blo'ch, vice-président du comité régional breton du porc, le cochon transformé par la Cooperl et Bigard-Socopa «est environ 0,30 euro plus cher au kilo à l'exportation que la concurrence». D'où sa demande de régulation par Bruxelles : «Sur le plan structurel, il faut pouvoir travailler dans une Europe où on est à égalité.» De son côté, Blo'ch estime que les producteurs allemands bénéficient d'«un avantage fiscal qui réduit leurs coûts de production de 3 à 4 euros par porc. Les Allemands paient leurs salariés 6 à 7 euros de l'heure». Producteurs et transformateurs français de porc n'ont de cesse de dénoncer ce dumping social intracommunautaire.

Quelles sont les portes de sortie ?

Stéphane Le Foll a tenté jeudi de calmer les éleveurs en leur assurant que Bigard-Socopa s’engageait à maintenir ses quantités d’achat des dernières semaines, soit quelque 90 000 porcs par semaine. Le ministre a ensuite fait le constat d’un échec, celui d’une crise de la compétitivité européenne qui pénalise la France, pointant un écart trop important dans l’organisation des filières entre chaque pays. Il a cependant insisté sur des mesures à mettre en place pour améliorer la situation, notamment pour faciliter les modalités d’exportation, améliorer la qualité et la traçabilité du porc français et, enfin, augmenter la rentabilité des techniques d’abattage. Insuffisant pour les éleveurs, qui ont exhorté Manuel Valls à s’inviter dans les négociations.

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