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Libération
Reportage

MyFerryLink, un espoir mis à terre

Après des mois de crise et sa liquidation judiciaire, la Scop des ex-SeaFrance a signé un accord avec Eurotunnel et le repreneur danois des navires. 402 emplois sur  487 sont sauvegardés.

Des ex-salariés de la Scop SeaFrance écoutent Eric Vercoutre, secrétaire général du Syndicat maritime Nord, vendredi à Calais. (Photo Aimée Thirion)
ParStéphanie Maurice
Envoyée spéciale à Calais
Publié le 07/09/2015 à 19h56

Ils ont signé à contrecœur. Le 31 août, les marins de la Scop SeaFrance ont accepté un accord avec Eurotunnel et l'armateur danois DFDS Seaways, après deux mois de conflit, blocage du port et du tunnel sous la Manche et occupation des ferrys Berlioz et Rodin. Un maximum de salariés sont sauvés, 402 reclassés sur 487. Mais on ne se réjouissait pas, vendredi, au comité d'entreprise de la Scop. Le hangar est devenu trop grand pour la poignée d'hommes présents en cette fin de matinée. Le dernier carré des marins de SeaFrance, rebaptisée MyFerryLink pendant les trois ans qu'aura duré l'aventure de la reprise de la compagnie par ses salariés.

Tous syndiqués, tous membres du Syndicat maritime Nord, ils seront les derniers licenciés, comme le veut la loi pour les employés protégés. L’entreprise qui assurait la liaison Calais-Douvres a été liquidée le 31 juillet. On sort les bouteilles de l’apéro, sous une affiche qui évoque la splendeur passée : le poster d’un ferry SeaFrance à l’étrave fendant la houle, sur fond des falaises de craie de Douvres, quand la compagnie appartenait encore à la SNCF…

Harangues. Tous ceux qui sont là sont des ex-SeaFrance qui ont créé la coopérative sur les décombres de leur ancienne compagnie pour maintenir leur boulot : ils en sont à leur quatrième plan social, à leur deuxième liquidation judiciaire et à cinq ans de luttes syndicales façon gros bras, fumigènes et face-à-face avec les CRS. Ça discute par petits groupes, on parle de Pôle Emploi.

Tout à l'heure, Eric Vercoutre, le secrétaire général du Syndicat maritime Nord, est sorti de son bureau, les yeux rougis de fatigue, pour une conférence de presse à la sauvette, devant trois journalistes. C'est fini, le temps des harangues devant plusieurs centaines de marins et la presse nationale rassemblée. Il lui faut encore une fois sauver l'honneur du syndicat. Mercredi, le Rodin a été rendu à Eurotunnel, son propriétaire légitime, avec les canapés et les rideaux systématiquement tailladés. La société évoque 2 millions d'euros de dégâts. «Pendant les soixante-trois jours d'occupation à bord, les marins ont assuré la sécurité et la propreté des navires. C'est inacceptable, ce qui s'est passé, et nous ne le cautionnons pas, s'emporte Vercoutre. On veut ternir l'image du syndicat en faisant porter la faute de quatre ou cinq sur tout le monde : nous ne sommes ni des voyous ni des voleurs.» Une allusion à sa mise en examen pour abus de confiance dans la gestion des comptes de l'ancien comité d'entreprise de SeaFrance. Les ennuis judiciaires ne touchent pas que lui : cinq autres anciens salariés ont été mis en examen pour vols en bande organisée. L'instruction est toujours en cours. Ils sont soupçonnés de larcins à grande échelle dans les magasins des bateaux, de parfums et d'alcools en particulier.

Un temps affilié à la CFDT avant d'en être exclu en raison des affaires précitées, le Syndicat maritime Nord était sûr de son pouvoir. Il n'a finalement réussi qu'à sauver les meubles pendant trois ans. Après la faillite de SeaFrance, les marins ont pourtant cru tenir le bon bout : Eurotunnel, le gestionnaire du tunnel sous la Manche, s'était porté acquéreur de la flotte de l'ancienne compagnie française. Trois ferrys, deux pour le trafic voyageurs et camions, le Rodin et le Berlioz, et un spécialisé dans le fret, le Nord-Pas-de-Calais, achetés 65 millions d'euros, une bouchée de pain. Il a confié la navigation des bateaux à la Scop SeaFrance, sauvant du même coup 600 emplois.

Dans les tractations, deux négociateurs chevronnés se sont retrouvés face à face : Jacques Gounon, le PDG d’Eurotunnel, un financier, ancien de Polytechnique, qui a su redresser les comptes de son groupe, et Didier Cappelle, le leader charismatique du Syndicat maritime Nord qui a longtemps fait la loi chez SeaFrance.

Griffes. Août 2012 : les bateaux reprennent la mer sous la marque MyFerryLink, avec les équipages de la Scop SeaFrance à bord. C'est l'heure de gloire de Cappelle : celui qui était accusé de jusqu'au-boutisme, qui a préféré le dépôt de bilan plutôt que d'examiner les offres du concurrent DFDS, l'armateur prêt à reprendre SeaFrance, passait pour l'homme de la situation auprès de ses troupes. Mais Jacques Gounon, en chef d'entreprise prudent, avait placé ses hommes à la tête de la Scop : Jean-Michel Giguet, président du directoire, et Raphaël Doutrebente, son adjoint, tous les deux des anciens de Brittany Ferries. Pas question de laisser le champ libre à Cappelle, président du conseil de surveillance de la Scop. «La première année, les rapports étaient très bons. Nous étions sortis d'un trou de souris et nous le savions», témoigne Olivier Thomas, ancien Syndicat maritime Nord, passé à Force ouvrière.

Les gars, rassurés d'avoir la main sur leur outil de travail, ont travaillé d'arrache-pied et accepté des conditions plus difficiles, sept jours en mer contre deux chez SeaFrance. Les tarifs étaient compétitifs, l'offre de service satisfaisante, les clients au rendez-vous. Olivier Thomas note : «Trois ans plus tard, nous avions pris 12 % de parts de marché quand SeaFrance, après vingt ans d'existence, était à 18 %. Nous aurions été à l'équilibre, voire bénéficiaires à la fin de l'année.»

Mais l’Angleterre s’en est inquiétée : la commission de la concurrence (CMA) a estimé qu’Eurotunnel avait une mainmise trop grande sur le lien transmanche, vital pour l’économie britannique. Avec MyFerryLink, le voilà à la fois sous terre et sur mer. La CMA a exigé du groupe français qu’il cesse le maritime : sinon, les ferrys n’auraient pas le droit d’accoster à Douvres. Face à l’ultimatum, un marathon juridique s’engageait. Cappelle a senti le vent tourner, Gounon s’est lassé.

Dans le hangar de la Scop, Valentine et Laetitia, femmes de ménage à bord, veulent croire qu'il y a anguille sous roche : «On devenait un acteur trop dangereux.» Mais la réalité est plus prosaïque et a la figure d'un bilan comptable. MyFerryLink pèse trop sur la trésorerie d'Eurotunnel, qui a d'excellents résultats par ailleurs : les actionnaires piaffent, les analystes boursiers prédisent la fin de MyFerryLink. En janvier 2015, le PDG d'Eurotunnel annonce qu'il veut vendre. Le bras de fer commence. Le conseil de surveillance, dominé par Didier Cappelle, révoque le directoire, Giguet et Doutrebente sont éjectés. Jacques Gounon sort les griffes : le 8 juin, il annonce la location-vente du Berlioz et du Rodin à l'ennemi juré du Syndicat maritime Nord, DFDS, qui lave ainsi l'affront initial : ne pas avoir été choisi comme le repreneur de SeaFrance.

C’est la fin des haricots pour la Scop, plus de navires, plus de boulot. DFDS n’a annoncé que la reprise de 202 personnes : 287 marins, ça fait beaucoup de monde à quai, dans un bassin d’emplois sinistré, à 15,9 % de chômage. Quelques heures après le communiqué qui officialise la cession, Didier Cappelle meurt chez lui d’un arrêt cardiaque. Sa photo trône toujours dans le hangar de la Scop, emblématique. Eric Vercoutre, son adjoint, reprend les rênes : il applique les vieilles recettes, le blocage du port, mais les médias voient plus les réfugiés de Calais qui prennent d’assaut les camions coincés dans les embouteillages que les marins bientôt licenciés.

Incertitudes. Jacques Gounon commet cependant là sa seule erreur : il sous-estime le pouvoir de nuisance du syndicat - le port de Calais parle de 10 millions d'euros de pertes pendant le conflit - et la colère au ministère d'Alain Vidalies, secrétaire d'Etat aux Transports, mis devant le fait accompli. Il est obligé de lâcher du lest sur le reclassement des troupes : 20 salariés seront embauchés en CDI à Eurotunnel, 50 dans la société de surveillance qui sécurise les abords du tunnel et 130 navigants embarqueront sur le Nord-Pas-de-Calais, le fréteur, que Gounon annonce vouloir réarmer.

Mais beaucoup restent sceptiques sur ce dernier projet : il ne peut exister que si la commission de la concurrence britannique donne son feu vert, et d'aucuns ne voient pas comment l'affaire pourrait être rentable. «Si c'est pour licencier à nouveau dans deux ans…» soupire une source proche du dossier. Quand ces incertitudes sont évoquées devant Eric Vercoutre, il ne dit rien mais croise les doigts, ostensiblement. Comme pour conjurer le sort qui s'acharne sur les ex-SeaFrance.

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