Le titre choisi par le site américain The Intercept fait écho à l'une des fuites les plus retentissantes de l'histoire de la presse, aux Etats-Unis. En 1971, le New York Times rend public le contenu des milliers de pages rédigées par le Pentagone sur la guerre au Vietnam ; L'opération est baptisée «Pentagone Papers». Jeudi, le site cofondé par les journalistes à l'origine de l'affaire Snowden a publié les «Drone Papers», une série d'enquêtes rédigées à partir de documents secrets qui «ouvrent une fenêtre sur le fonctionnement interne des opérations militaires américaines de capture-élimination à un moment clé de l'évolution de la guerre des drones, entre 2011 et 2013».
Le principal auteur des articles, Jeremy Scahill, travaille depuis des années sur le sujet. Il en a tiré un film : Dirty Wars («guerres sales»), détaillant comment le Commandement conjoint aux opérations spéciales (JSOC) est devenu une pièce maîtresse pour éliminer les ennemis des Etats-Unis à l'étranger. Ce même JSOC, main dans la main avec la CIA, est aujourd'hui sollicité par Barack Obama pour les «éliminations ciblées» en Syrie et en Irak. «La politique est l'assassinat. Le drone est un outil», pose d'emblée Jeremy Scahill. C'est cette politique que The Intercept veut offrir au regard des citoyens : «Le public a le droit de voir ces documents, pas seulement pour participer à un débat informé sur le futur des guerres menées par les Etats-Unis, mais aussi pour comprendre les circonstances dans lesquels le gouvernement s'arroge le droit de condamner à mort des individus, sans les poids et contrepoids offerts par une arrestation, un procès et un appel.»
Qu’apprend-on dans les documents publiés ?
Les révélations de The Intercept s'appuient sur deux séries de documents issus d'une entité du Pentagone, l'Intelligence, Surveillance and Reconnaissance Task Force, créée en 2008. Les documents permettent de détailler l'opération «Haymaker», menée entre 2011 et 2013 dans la zone frontalière afghano-pakistanaise. Présentée comme «un modèle potentiel des futures guerres américaines», elle a réuni des unités d'opérations spéciales et des agents du renseignement pour désigner les cibles à capturer ou éliminer. Bilan : sur un échantillon de cinq mois disséqué dans le rapport, presque neuf victimes des raids américains sur dix n'étaient pas des cibles définies par le commandement. C'est la principale critique adressée aux campagnes d'assassinats ciblés, qui sont loin d'être aussi précis que l'administration Obama le prétend. Les chiffres rassemblés (lire le graphique ci-contre) par le Bureau of Investigative Journalism, un média britannique, l'indiquaient déjà, mais les informations de The Intercept le confirment et vont plus loin : les responsables militaires en ont donc conscience et dénomment ces victimes des «ennemis tués en action», tant que preuve n'est pas apportée de leur innocence.
Une autre étude, toujours de l'ISR Task Force, détaille le processus de décision précédent l'ajout sur la «kill list», la liste de cibles validées par le président américain. Une unité du JSOC est spécialement chargée de rassembler des informations sur un individu, pour aboutir à une présentation synthétique, identique à celle… des cartes de base-ball. En moyenne, Obama approuve en cinquante-huit jours les nouvelles cibles, qui sont frappées sous soixante jours. Pour se prononcer sur les cibles, le président des Etats-Unis dispose d'informations issues principalement de source technique, comme le montre la «kill chain», le schéma détaillé du processus : écoutes, géolocalisation des téléphones, analyse des métadonnées (qui communique avec qui, quand…). La source de The Intercept juge vertement cette méthode : «Cela repose sur toutes ces machines très puissantes, capables de rassembler des quantités faramineuses de données et d'informations.» De quoi faire croire aux décideurs qu'ils ont «des pouvoirs divins».
Que nous disent-ils de la stratégie d’Obama ?
George W. Bush capturait, Barack Obama tue. Dès sa campagne de 2008, ce dernier a pris ses distances avec la guerre contre le terrorisme telle que son prédécesseur la menait : invasions militaires terrestres, usage de la torture, détentions secrètes… La fermeture de Guantánamo, toujours en souffrance, était l'un de ses engagements électoraux. Au lieu de créer des statuts hybrides pour les prisonniers d'Al-Qaeda, Barack Obama a fait de leur élimination physique un pilier de sa guerre contre le terrorisme, par des opérations ponctuelles des forces spéciales ou, plus souvent, par des bombardements de drones. L'un des rapports du Pentagone publié par The Intercept s'inquiète d'un effet pervers de ces assassinats ciblés : ils ralentissent la collecte d'informations «en diminuant le renseignement disponible». Un ennemi tué ne pourra pas dire ce qu'il sait… Elle n'en conclut pas à son échec, mais souhaite au contraire son approfondissement : moins de limitations, des drones plus sophistiqués, une utilisation accrue des navires pour élargir les zones couvertes. Tout en insistant sur «la nécessité de capturer et d'interroger plus de suspects au lieu de les tuer», note The Intercept.
Depuis qu'elle a commencé à être connue et documentée, la guerre contre le terrorisme sauce Obama a attiré les critiques des défenseurs des droits de l'homme. Jeudi, elles ont plu après la publication des Drone Papers. Le directeur de l'ACLU, l'Union américaine pour les libertés civiles, a raillé les arguments de l'administration Obama - qui prétendait que l'usage léthal de la force reposait sur du renseignement fiable et se limitait à des cibles légales - que ces nouvelles révélations ridiculisent. De son côté, Amnesty International s'est inquiété des violations systématiques du droit international, demandant une enquête parlementaire. Jeudi, presque au moment où The Intercept révélait les coulisses de la sale guerre des drones, Obama annonçait le report du retrait des dernières troupes américaines d'Afghanistan.
Un «nouveau Snowden» ?
D'après le site, les documents ont été «transmis par une source au sein de la communauté du renseignement, qui a travaillé sur les types d'opération et de programme décrits dans les présentations». Jeremy Scahill, lui-même, a confirmé à CNN qu'il s'agissait d'un «nouveau lanceur d'alerte». Du coup, la source anonyme a été abondamment présentée par la presse comme un «nouveau Snowden».
Le fait est que depuis les premières révélations de l'ancien contractant de la NSA, les publications de documents confidentiels se sont multipliées, et qu'un certain nombre d'entre eux n'a pas été présenté comme transmis par Edward Snowden, mais attribués à des sources anonymes. Dès le 5 août 2014, un article de The Intercept, consacré à deux bases de données du gouvernement américain sur les personnes soupçonnées d'être liées au terrorisme, avait déjà alimenté toutes les spéculations : il s'appuyait sur un rapport du National Counterterrorism Center daté d'août 2013, période à laquelle Snowden était déjà réfugié en Russie.
Dans la foulée, le FBI annonçait avoir identifié un employé de l'un des - nombreux - contractants privés de l'administration américaine. A la toute fin de Citizenfour, le documentaire que Laura Poitras a consacré à Snowden, une conversation entre ce dernier et le journaliste Glenn Greenwald fait état d'une deuxième source au sein du renseignement américain.
Bien malin qui pourrait dire aujourd'hui combien de whistleblowers sont dans la nature. Pour le cryptographe Bruce Schneier, qui a travaillé sur certains documents Snowden pour le quotidien britannique The Guardian, il pourrait y en avoir trois, voire une quatrième à l'origine des documents publiés cet été par WikiLeaks et plusieurs journaux européens - dont Libération - sur l'espionnage des dirigeants français et allemands par la NSA. Les médias sont particulièrement précautionneux, et pour cause : à elle seule, l'administration Obama a poursuivi plus de lanceurs d'alerte au titre de l'Espionage Act que toutes celles qui l'ont précédée.




