Comparée aux élevages intensifs, la production de porcs bio de Jean-Sébastien Piel, qui travaille en Gaec (Groupement agricole d’exploitation en commun) avec deux associés, est quantitativement ridicule : 600 porcs par an. Une paille. Mais son intérêt économique est inversement proportionnel à la taille de l’exploitation puisqu’elle fait vivre, outre les trois associés qui s’octroient un salaire de 1 500 euros, quatre salariés au temps de travail équivalent à trois temps-plein. Et la crise actuelle ne les touche pas le moins du monde. Alors que le cochon standard est vendu moins de 1,10 euro le kilo, soit 30 centimes de moins que son coût de revient, celui de la Ferme du pressoir, installée à Saint-Pern, petite bourgade d’Ille-et-Vilaine, est valorisé à 3,50 euros. Et grimpe entre 9 et 10 euros le kilo après avoir été découpé, transformé et vendu en direct dans les circuits de commercialisation mis en place avec d’autres exploitants de la région spécialisés en agriculture bio.
«Je revendique complètement ce statut de paysan-charcutier, remarque ce père de famille de 37 ans. Je passe autant de temps sur l'élevage ou la culture des céréales que dans la découpe et la transformation.» Aucun engrais chimique dans les cultures servant à nourrir les animaux, des porcs élevés sur la paille et jouissant d'espaces ouverts au grand air et au moins deux fois plus grands que dans les élevages conventionnels, une production qui part à l'abattoir après six à sept mois d'engraissement (contre cinq en intensif), aucun vaccin : les règles permettant la certification bio sont drastiques.
Féveroles. Mais elles entraînent aussi peu d'investissements (le remboursement des emprunts de l'exploitation se limite à 1 000 euros par mois) et permettent une indépendance quasi-totale. «Nous maîtrisons la filière de A à Z, sans être aliénés à une coopérative, souligne Jean-Sébastien Piel, ancien animateur social qui a rejoint le Gaec en 2009. Les clés de la réussite de cette exploitation sont directement liées à sa désintensification.» Autrefois exploitée par son père, la Ferme du pressoir a longtemps produit du cochon industriel, avec pas moins de 180 truies, avant de passer progressivement au bio. Après avoir conservé une trentaine d'animaux reproducteurs, elle achète désormais directement ses porcelets à un autre exploitant bio.
Non loin de la ferme et de ses 50 hectares de céréales, où sont plantées des variétés oubliées de l'industrie agricole comme les triticales ou les féveroles, ont aussi ouvert la charcuterie bio et «l'épicerie paysanne» de la ferme, tandis qu'un grand hangar abrite un marché où se pressent chaque samedi environ 200 personnes. «Il n'y a pas que des bobos, remarque le paysan-charcutier. Nous avons une clientèle très hétéroclite, des jeunes, des personnes âgées, des revenus moyens.» Cet adhérent de la Confédération paysanne balaie d'un revers de main l'argument selon lequel les filières biologiques seraient condamnées à rester marginales, incapables de répondre aux besoins de la population. «Un récent rapport de la FAO [l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture, ndlr] montre qu'il serait possible de nourrir la planète en bio, assure-t-il. En France, il n'y a pas assez de porcs bio et la grande distribution comme les Biocoop en importent.» Toutes productions confondues, la Bretagne compte 2 000 exploitations spécialisées dans les filières bio, soit seulement 5 % environ de leur nombre total.
Peccadille. «Le gouvernement a fait de beaux discours en faveur de ces filières mais rien n'a été fait», peste Piel. Les aides de la Politique agricole commune, calculées sur le nombre d'hectares quelles que soient les productions, ne font pas de distinction entre agriculture intensive et filières bios. Pour le Gaec de Saint-Pern, elles se limitent à 10 000 euros pour un chiffre d'affaires de 600 000 euros. Une peccadille. Pour l'heure, Piel a quelque peu la tête ailleurs puisque sept jours de congés l'attendent. C'est là en effet un autre avantage du mode de production qu'il s'est choisi : pouvoir disposer d'un week-end complet sur trois et de quatre semaines de vacances par an.




