Un énorme camion, immatriculé en Slovénie, double, dans un excès de vitesse patent, le fourgon jaune poussin. L'imposant poids lourd ignore que dans cette camionnette Renault, rhabillée aux couleurs de Vinci Autoroutes, il y a Christophe Filisetti, 48 ans. Pour seules armes, ce dernier n'a qu'une pelle, des sacs-poubelle, des cônes fluorescents et ses yeux. Tee-shirt gris, pantalon mi-jaune fluo mi-marine, il énonce : «Il y a des journalistes, des électriciens, des architectes, des toreros… Moi, je suis ouvrier. Ouvrier autoroutier.»
Dans le district de Gallargues, il fait partie de la cinquantaine d'hommes qui, au quotidien, rayonnent sur ces tronçons de l'A9 et de l'A54 : 92 kilomètres d'autoroute entre Remoulins (Gard), Montpellier (Hérault) et Arles (Bouches-du-Rhône). Deux fois trois voies d'enrobé à la limite de la fusion, surchauffées par le cagnard ambiant et le long ruban de bagnoles à touche-touche. Serpent vrombissant ininterrompu, théâtre rituel, chaque été, de la battle automobile entre juillettistes et aoûtiens.
Christophe Filisetti est né à Nîmes, derrière la gare routière. Chevelure grisonnante, peignée en arrière, et qu'il arrose copieusement pour échapper à la canicule, ce grand gars est tout à la fois les yeux, les oreilles et les mains de ce bout d'autoroute. Il guette l'automobiliste en panne. Ramasse le matelas gonflable en perdition au retour de la plage. Récupère les chiens abandonnés par leurs maîtres sur les aires de repos et les frigos. «Les gens, des fois, je ne les comprends pas», soupire-t-il en faisant visiter le parc : espace immense où s'entasse dans des bennes à tri sélectif le bric-à-brac bordélique et irréel laissé derrière eux par les 150 000 véhicules que charrie, chaque jour, la Languedocienne. Un monde de palettes en déshérence, de pneus dépecés, de ballots de paille esseulés, de ferrailles non identifiées. Un miroir grossissant de l'indiscipline générale. «L'autoroute est un condensé de la population : de l'ange au démon», philosophe Christophe Filisetti.
L’ouvrier, armé de sa pelle et de son balai, s’en va sur les bas-côtés faire du propre quand le vacancier ou le routier au long cours balance son mégot sur des talus inflammables. Il récolte aussi les victimes collatérales de l’autoroute. Dans un hangar du district de Gallargues, Christophe Filisetti ouvre un long congélo blanc. Des pattes de chien toutes raides s’échappent d’un sac-poubelle noir. Un sanglier dodu, 50 kilos à vue de nez, occupe, sans gêne, presque toute la place. L’équarrisseur passera d’ici à la fin de la semaine.
Treize semaines par an, Christophe Filisetti est d'astreinte. Joignable vingt-quatre heures sur vingt-quatre, il veille. Puis il sillonne sur commande, au volant de son fourgon bouton-d'or, ces langues de bitume dont il connaît le moindre caillou, chaque bosquet de pins. En patrouille, il écoute Radio Vinci Autoroutes, pas trop fort. «Il y a des chansons sympas. Ils parlent bien. Et ça me donne le ton de l'actualité.» Souvent, il est le premier sur les accidents. Il gare son fourgon derrière les véhicules amochés. Il sécurise, comme il dit. La trouille ? Ça arrive. Comme lorsqu'un poids lourd l'a harponné par l'arrière, une nuit. «Les gens ne font pas toujours attention les uns aux autres», regrette-t-il. A ses yeux, la sentence vaut aussi bien sur la route qu'en dehors. Christophe Filisetti aide volontiers, lui, il aime ça, «être au service des clients». Il désespère, parfois, de ne pouvoir changer le pneu d'une mamie ou d'une femme enceinte. Le règlement, que voulez-vous, c'est le règlement. Son job, c'est alors de stationner en évidence derrière la roue crevée et d'attendre la dépanneuse.
Au district, Christophe, «le Couteau suisse», dit en souriant l'un de ses collègues, assume aussi le rôle de magasinier. Il évolue avec précision dans les rayons chargés de bêches, râteaux, panneaux, fourches et clés à molette disposés par tailles, les batteries, les godasses de sécurité et les packs d'eau (à distribuer aux automobilistes en cas de bouchons homériques). Tout est rangé, ordonné. Ici, ce gars est à sa place.
Dehors, la température affiche 29,5 °C. Dans le fourgon 752, la clim exhale des vents glacés. La radio grésille. Christophe choisit ses mots avec un soin délicieux. Il parle en détachant une à une les syllabes. On croirait entendre Nougaro. «J'aime rêver !» lâche-t-il. Amateur de peinture, mais pas d'art contemporain, le Nîmois a croisé, il y a six ans, les œuvres surréalistes, expressionnistes et néocubistes d'Andrés Mérida, peintre andalou de Malaga, devenu son ami. Des bleus surnaturels, des rouges sanglants, des toreros pénétrés, des toros indomptés, des flamencos enivrés. Tout séduit le passionné de corridas dans cette peinture-là. Un beau jour de janvier 2015, où Pierre Coppey, directeur général délégué de Vinci et président de Vinci Autoroutes, était de passage à Gallargues, Christophe Filisetti, au culot, lui a refilé un bouquin sur son surréaliste favori. L'année dernière, Vinci a donné un coup de main pour la com d'une expo de Mérida à Nîmes.
Combien gagne le patrouilleur ? «Un salaire d'ouvrier», répond-il sans vouloir le chiffrer. Il aime son travail. Et le temps libre accordé par les 35 heures. Au gré des années, il a appris, qu'en politique, l'idéal n'existe pas ; il rêverait, comme beaucoup, «de piocher ce qui est bon chez les uns et chez les autres». Mais après la présidentielle, il aimerait que ne soit pas remise en question la réduction du temps de travail. Du temps pour lui, pour aller écouter des complaintes flamencas, voir toréer José Tomás dans les arènes ocre de Jerez, se régaler d'un corazón de atún rojo de la almadraba de Gadira, cœur de thon rouge issu de la pêche ancestrale du détroit de Gibraltar, saisi à la plancha avec un émincé d'ail et un trait d'huile d'olive.
Plus jeune, Christophe Filisetti a enquillé des petits boulots. Il y a vingt-trois ans, un matin d'avril, à 7 heures, il s'est pointé là, sur le site de Gallargues, au débotté. Avant le patron, qu'il a attendu. Devant ce gaillard imprévu, le chef a bougonné : «Je vous donne cinq minutes.» L'ouvrier autoroutier s'en souvient comme si c'était hier : «J'enchaînais les missions d'intérim dans la clim. Mais je voulais bosser là. J'ai parlé vingt minutes sans cligner de l'œil !» C'était un lundi. Il l'a embauché pour un remplacement le jeudi suivant. Et l'ouvrier n'est plus jamais reparti. Il habite tout près. Là où il vit, Christophe Filisetti entend l'autoroute.
13 juillet 1968 Naissance à Nîmes (Gard).
1977 Première corrida.
22 avril 1993 Entre chez Vinci Autoroutes.
2010 Rencontre le peintre espagnol Andrés Mérida.
Photo Yohanne Lamoulère




