Moins d'un an après l'annonce du mariage de leurs groupes, Mediaset et Vivendi, qui devait donner naissance à un géant de l'audiovisuel susceptible de lancer un «Netflix européen», Silvio Berlusconi et Vincent Bolloré règlent désormais leurs comptes au tribunal. Vendredi, le parquet de Milan a ainsi confirmé l'ouverture d'une enquête formelle à l'encontre du patron de Vivendi pour «manipulation de marché». L'homme d'affaires français est soupçonné d'avoir fait baisser artificiellement les cours de l'action Mediaset pour les racheter à bas prix et monter ensuite rapidement à près de 30% du capital. «Ils [les dirigeants de Vivendi, ndlr] nous ont fait du chantage, c'est une extorsion», avait réagi Silvio Berlusconi en décembre en saisissant la justice. Mais dans le camp Bolloré, on réfute évidemment ces accusations : ce vendredi, Vivendi a fait savoir par un communiqué qu'il considérait la plainte de l'ancien président du Conseil italien comme «abusive» et «sans fondement»…
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Entre les deux milliardaires, le mariage d'intérêts n'aura duré que quelques semaines après l'annonce, en avril 2016, de «l'accord stratégique» entre leurs groupes qui prévoyait un échange de participations croisées à hauteur de 3,5%. Dans le cadre de ce deal, Vivendi devait aussi obtenir le contrôle à 100% du bouquet de télévision payante Mediaset Premium. Mais chez Bolloré, à Paris, on est assez vite arrivé à la conclusion d'avoir été, en substance, trompé sur la marchandise. Au moment de l'échange, les prévisions de résultats du bouquet Premium auraient été largement surestimées. «C'est comme si on nous avait invités à dîner dans un restaurant trois étoiles mais au final on s'est retrouvé dans un McDonald's», balance Arnaud de Puyfontaine, président du directoire de Vivendi et homme de confiance de Vincent Bolloré.
«Opération hostile»
Le groupe français fait donc marche arrière durant l'été, dénonce l'accord et demande des compensations à Silvio Berlusconi : à savoir que celui-ci cède davantage d'actions Mediaset (jusqu'à 15% des parts). En réponse, l'ancien président du Conseil italien a déposé un recours devant le tribunal de Milan afin d'obtenir l'exécution du contrat par Vivendi. En réclamant au passage une indemnisation de 50 millions d'euros par mois de retard. Mais le mal est fait : en bourse, le titre Mediaset dévisse. Vincent Bolloré organise alors à la contre-offensive. Le 12 décembre, Vivendi annonce avoir acquis en bourse 3% du groupe italien. A Milan, on dénonce une «opération hostile», rappelant que depuis fin juillet «le titre Mediaset a perdu 30% de sa valeur».
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Mais il en faut plus pour arrêter Bolloré : l’homme d’affaires breton continue inexorablement de racheter des parts de la maison Berlusconi pour arriver en quelques jours à près de 30% du capital, mettant au total 1,3 milliard d’euros sur la table. Résultat, il devient de facto le deuxième actionnaire de Mediaset derrière «Sua Emittenza». Silvio Berlusconi augmente alors à son tour sa participation (de 154 millions d’euros) pour blinder son contrôle sur le groupe familial avec près de 40% des parts. En neuf jours de bataille boursière, le titre Mediaset remonte ainsi de 2,71 à 4,57 euros. Et depuis, les positions sont figées.
Guérilla financière
Dans l'entourage de Vincent Bolloré, on assure aujourd'hui qu'une sortie de cette guerre de tranchées est encore envisageable. «Nous continuons à penser qu'il est possible de trouver une solution positive», a ainsi déclaré hier Arnaud de Puyfontaine, président du directoire de Vivendi et lui aussi visé par l'enquête du parquet de Milan. Mais dans le clan Berlusconi, on compte pour l'instant sur la justice pour régler le différend. Récemment, Fedele Confalonieri, président de Mediaset et ami fraternel de Silvio Berlusconi, a ainsi rappelé : «Quand tu déclenches une manœuvre hostile en rachetant des actions après en avoir fait baisser le cours, il est juste que tout cela finisse dans les mains de la magistrature et des organismes de contrôle.»
Car outre le tribunal de Milan, l'Autorité italienne garante des communications a elle aussi été saisie. Vincent Bolloré possède en effet toujours 24,7% de Telecom Italia, ce qui fait de Vivendi l'actionnaire principal du premier opérateur téléphonique de la Botte. Or la norme transalpine interdit de contrôler plus de 40% des parts du marché des télécommunications et 10% du marché des médias. «Nous ne contrôlons ni Telecom Italia, ni Mediaset», s'est défendu Vivendi qui doit, en attendant, faire face à la résistance croissante d'une partie du système politico-financier local. Car la place de Milan voit aussi d'un mauvais œil les manœuvres de Vincent Bolloré autour des assurances Generali. Vendredi, le quotidien économique Il Sole 24 Ore, calculait que «Vivendi a globalement investi environ 5 milliards d'euros de ce côté des Alpes […] Voilà pourquoi, les Français ne peuvent pas se permettre que l'Italie devienne leur Vietnam». Mais en matière de guérilla financière, le corsaire breton des affaires en a vu d'autres.




