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STX : le bras de fer franco-italien continue

Menacés par une possible nationalisation du chantier de Saint-Nazaire s’ils refusent la nouvelle proposition de l’Etat français, les Italiens de Fincantieri pourraient être contraints de renoncer à STX France.

STX à Saint-Nazaire, ce mercredi. (Photo Jean-Sébastien Evrard. AFP)
ParJeanne Laudren
Anthony Cortes
Publié le 26/07/2017 à 18h42

On pensait que la reprise de STX était réglée, mais non. Alors qu'un accord entre la France et l'Italie semblait avoir été trouvé avant l'élection d'Emmanuel Macron pour la reprise de STX France, le nouveau gouvernement français a décidé, le 25 juillet, de remettre en cause le tour de table. L'accord prévoyait un partage à 55-45 : 49% pour Fincantieri (entreprise italienne spécialisée dans l'industrie navale) et 6% pour la Fondazione Cassa di Risparmio (banque privée) côté camp italien. Et 33% pour l'Etat français, ainsi que 12% pour la DCNS (groupe français spécialisé dans l'industrie navale rebaptisé récemment Naval Group).

Désormais, la France exige 50% pour le groupe italien Fincantieri, 50% pour les actionnaires français. Pour augmenter les chances de ce partage à parts égales, le ministre de l'Economie, Bruno Le Maire, a promis aux Italiens qu'en échange de leur renoncement à une position majoritaire, une coopération militaire pourrait être envisagée. Comme l'indique ce mercredi le journal les Echos, «l'Italie doit évaluer l'avantage de faire d'une pierre deux coups : dans le naval civil et le militaire».

«Droit de préemption»

Sauf que l'Italie juge cette proposition inacceptable. Selon une source proche du Trésor italien contactée par l'agence Reuters, «la ligne rouge c'est, au minimum, une participation légèrement majoritaire et un contrôle du conseil d'administration». Si le refus n'est pour le moment pas officiel, il pourrait quand même conduire à rien moins qu'une nationalisation de STX France. Sur Franceinfo, ce mercredi, Bruno Le Maire a prévenu les Italiens : «Si jamais ils refusent la proposition honnête qui leur est faite de travailler main dans la main sur le chantier Saint-Nazaire STX, alors l'Etat français fera valoir son droit de préemption.»

Cela reviendrait à griller la priorité aux Italiens pour racheter des parts de STX et devenir ainsi actionnaire majoritaire avant d'accorder des titres à des investisseurs moins gênants pour les intérêts français. Cette proposition est, selon le ministre, un moyen de ne prendre aucun risque pour l'avenir de ce site industriel «stratégique», le seul en France à pouvoir construire un nouveau porte-avions. Mais le ministre n'aborde pas l'«eurocompatibilité» d'une nationalisation qui pourrait faire tiquer Bruxelles. Dans son entourage, on assure qu'il n'y aurait pas d'obstacle européen car il s'agirait en l'espèce d'un investissement dit «avisé» et non pas d'une aide d'Etat pour une entreprise en difficulté.

«On peut craindre des réductions d’effectifs»

Du côté des syndicats, on apprécie les déclarations du ministre de l'Economie, dans la lignée de leurs revendications. «Ce qui intéresse [les Italiens], c'est notre cale géante et nos carnets de commandes remplis pour dix ans, affirme Nathalie Durand-Prinborgne, secrétaire de section de Force ouvrière STX France, faisant allusion aux quatorze paquebots commandés d'ici à 2026. Il faut absolument éviter une entrée des Italiens dans le capital. Le savoir-faire, la main-d'œuvre, ils l'ont déjà. On peut craindre des réductions d'effectifs, des délocalisations, des transferts de charges comme ils l'ont déjà fait.» Une référence aux délocalisations opérées lors de la construction de quatre paquebots par Fincantieri pour Carnival aux chantiers CSSC de Shanghaï.

Si ce refus des Italiens se confirme, il serait synonyme d’une attente (encore) prolongée pour STX France et les 7 000 salariés et employés des sous-traitants, alors que la conclusion du dossier tarde depuis plusieurs mois, à cause des différents bras de fer initiés par l’exécutif hexagonal.

Coup de bluff de Hollande

Dès son arrivée à l'Elysée, Emmanuel Macron a froissé le camp italien par son interventionnisme, déclarant vouloir «revoir les équilibres de l'actionnariat prévu dans l'accord d'avril». Son gouvernement avait alors émis l'hypothèse d'une entrée des plus gros clients de STX dans le capital : l'armateur italien MSC et l'Américain Royal Caribbean, pour empêcher Fincantieri de devenir actionnaire majoritaire. Un montage qui n'avait pu aboutir du fait des risques de conflits d'intérêts, les clients devenant potentiellement aussi les producteurs.

Mais déjà en janvier, après la décision du tribunal de commerce de Séoul accordant la reprise du site à Fincantieri, précédemment entre les mains des coréens STX Offshore & Shipbuilding depuis 2008 après avoir longtemps appartenu à Alstom, François Hollande avait lui aussi tenté un coup de bluff en brandissant la menace d'une nationalisation.

«Déception Macron»

Finalement, un accord avait été conclu avec Fincantieri, mais dans un climat tendu car la razzia sur des entreprises italiennes menée sans états d'âme par les Français (Essilor rachetant Luxottica, Bolloré s'attaquant à Médiaset…), irritait le gouvernement italien. Aujourd'hui, même histoire. Dans les milieux gouvernementaux italiens, la «déception Macron», comme disent certains, est considérable.

Un compromis doit être trouvé avant le 29 juillet, date après laquelle l’Etat français ne pourra plus faire valoir son droit de préemption.

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