Dix ans après les attentats du 13 novembre 2015, «Libération» donne carte blanche à 13 artistes pour nous livrer leur regard sur les attaques et leurs conséquences. Souvenirs personnels, réflexions politiques, créations artistiques… retrouvez en kiosque ce numéro spécial de «Libération», «13 regards sur le 13 Novembre», et sur notre site.
Les téléphones qui crépitent. Ceux des convives attablés dans ce restaurant du XIe arrondissement de Paris, sans terrasse, si proche, si loin, on ne sait pas. Très proche en réalité. La poitrine qui rapidement se serre. Ce sang-froid qu’il faut aller chercher très très profond. Les enfants. Où sont-ils ? Papa, où es-tu ? Maman, où es-tu ? Réfléchir, même si, très vite, on comprend que nos pensées circulent dans un espace vital réduit, un peu comme un oiseau qui se taperait contre les vitres de sa cage. Allez au bout de la rue. Haies de CRS. Déjà. Alors, traverser Paris en scooter et voir la ville sur le fil de la panique ou du silence. Ces sirènes envahissantes. Ce vide aussi qui engloutit les boulevards, les rues, les ruelles, comme une coulée de lave froide qui avance et asphyxie. Paris se referme comme une huître. Baisse ses rideaux de fer. Rouler et comprendre que ces passants pressés sont les figurants d’un cauchemar assourdissant mais muet. L’étau qui se resserre un peu plus sur la poitrine, bloque les larmes, mais retient aussi la colère. L’image d’une policière à un carrefour qui se grave dans la mémoire. Allez savoir. Allez par là. Dépêchez-vous. La maison n’est plus loin. Fermer la porte. Regarder les chaînes d’information en continu, ou regarder la nuit par la fenêtre ? Comme un vague souvenir que la deuxième option a progressivement pris le dessus, mais que les pensées ne vagabondaient pas au-delà de la vitre.
C’était il y a dix ans et c’est l’heure de se souvenir. Libération, pour ce numéro spécial 13 Novembre, a pris le parti de se tourner vers 13 artistes, pour dire avec l’autrice jeunesse franco-américaine Susie Morgenstern qu’il faut garder «la foi» en l’art, la littérature, la musique, le théâtre, le cinéma, car la culture, avec l’éducation, reste le meilleur rempart face à l’obscurantisme islamiste. Cette culture que les terroristes et leurs commanditaires exècrent, parce qu’elle émancipe, bouscule, provoque, conteste, mélange, innove. Cette culture qui prospère dans le désordre des âmes et des vies. Cette culture aussi qui dérange certains de ceux qui, dix ans après, prétendent lutter contre cette barbarie infâme.
Alors oui, plongeons avec l’écrivain Douglas Kennedy dans ce qu’il appelle cette «musique du hasard» qui a voulu qu’on soit ce 13 novembre 2015 dans le XIe arrondissement. Mais pas au Bataclan, comme A., une proche de Laura Nsafou. L’autrice de livres pour enfants termine le texte qu’elle a écrit pour Libération en espérant qu’il sera «une main tendue à ceux qui se souviennent encore de cette nuit, avec une plaie au cœur ou non». Lire, écrire, saisir sa main, tendre la sienne malgré l’absence de plaie, comme on tire un trait d’union fraternel. Prendre aussi ce «repas chaud» avec la metteuse en scène Ariane Mnouchkine, sans nier «cette forme d’inquiétude persistante» qu’évoque l’actrice Nadia Tereszkiewicz. Vaciller avec le cinéaste Christophe Honoré dans son «obstination à associer espoir et jeunesse», secoué par cette «idéologie de la surveillance» qui incite Milo Rau, metteur en scène suisse, à se demander si «les terroristes ont atteint leur but». Comprendre la réalisatrice Claire Denis qui «change de route» quand elle aperçoit la façade du Bataclan, alors qu’on va y boire de temps à autre un verre. Tendre la joue à l’uppercut du chanteur et parolier rock de Mustang, Jean Felzine, pour qui non, non, non, «l’amour ne court pas les rues». Mais tendre aussi l’oreille pour écouter la poétesse Laura Vazquez se demander «où vont les âmes quand elles nous quittent». Hésiter, somme toute, comme la romancière Marie Darrieussecq, entre la tentation de son «affection délirante pour la jeunesse» et la peur que «la roue crantée de la vigilance» tourne. Regarder en face la double peine du rappeur Hamé (la Rumeur), «français, parisien et arabe», triste forcément triste mais piégé par «cette sensation poisseuse d’être associé à ce massacre». 130 morts, plus de 400 blessés, combien de vies brisées ? Regarder aussi en face les dessins de l’artiste plasticienne Annette Messager qui illustrent ce numéro, à retrouver en kiosque. Ils sont sombres. Ils sont clairs. Ils puent la mort. Ils respirent la vie.