La politique française naviguait depuis des mois dans les eaux grises d’un débat budgétaire décisif mais qui n’aura été finalement qu’une parenthèse interminable, une bretelle vers l’autoroute mortifère de l’indifférence citoyenne. Cette séquence vient de s’achever. Ce vide politique vient d’être balayé par une tempête partie de Lyon, une semaine folle, une semaine noire pour la politique française, une semaine peut-être décisive si l’on essaye de se projeter sur l’élection présidentielle de 2027.
Elle a démarré par la mort d’un homme sur un trottoir de Lyon, s’est achevée par une candidate LR dans la deuxième ville de France qui a repris sans sourciller la devise pétainiste «travail, famille, patrie», avec, entretemps, dans le désordre parce que c’est un grand désordre, une trumpisation accélérée du débat politique, une cornerisation de LFI par ses propres errements, une opération de récupération décomplexée de l’extrême droite et la dérive confirmée de ce qui reste de la droite républicaine. Semaine noire on vous disait.
LFI dans le piège de la violence
Quentin Deranque avait 23 ans. Il était un militant d’extrême droite, nationaliste, catholique traditionaliste. Il a été battu à mort jeudi 12 février. Des faits pour lesquels des militants de l’ultragauche ont été mis en examen et pour certains en détention provisoire. Parmi eux, des proches du député LFI Raphaël Arnault, fondateur de la Jeune Garde, groupuscule antifa officiellement lié à la formation de Jean-Luc Mélenchon. L’enquête sur les circonstances précises de la mort de Quentin Deranque ne fait que démarrer. Il faut donc attendre ses conclusions pour se prononcer sur les responsabilités individuelles de son décès. Sitôt connue sa mort, le leader de La France insoumise a condamné l’usage de la violence. Mais le triple candidat à l’élection présidentielle a refusé de se désolidariser de la Jeune Garde ou de lâcher Raphaël Arnault.
Imaginer qu’il puisse faire le contraire serait mal connaître Jean-Luc Mélenchon. A LFI, quand on est «dans la tourmente» comme l’a titré Libération mercredi, on serre les rangs. Cette règle, dans bien des circonstances de la vie politique, peut s’entendre. Elle avait néanmoins déjà provoqué une onde de choc à LFI lors de l’affaire Adrien Quatennens. Cette fois, il y a mort d’homme. La question posée à LFI est donc celle de la légitimisation de la violence par une organisation alliée. D’autant plus quand il s’agit de celle, inouïe, dont a été victime Quentin Deranque. Inouïe et lâche, puisque la victime était déjà à terre. Ce pire commis, les leaders de LFI ont décidé d’assumer les liens politiques organiques qu’ils avaient avec la Jeune Garde. En avoir avant le drame de Lyon pouvait déjà être une question. Refuser de les rompre aujourd’hui en pose davantage : c’est la force de la gauche de ne pas, le lundi, se draper dans ses valeurs cardinales pour, le mardi, les mettre sous le tapis parce que ça l’arrange.
Le RN reste un parti antirépublicain
Réclamer cette clarification à LFI, c’est faire le jeu de l’extrême droite, a-t-on souvent entendu cette semaine. Et si c’était l’inverse ? Rester droit dans ses bottes sur la question de la violence n’est-il pas un préalable pour justement dénoncer l’irréelle inversion de valeurs que l’extrême droite a malheureusement réussi à imposer cette semaine ? Mercredi, Jordan Bardella, le président du RN, s’est livré à une invraisemblable «opération de récupération» de la mort de Quentin Deranque, comme l’a titré Libération. Car non, encore non, toujours non, le Rassemblement national n’est pas cette colombe blanche que Marine Le Pen tente d’imposer depuis des années maintenant, et que Jordan Bardella espère sans doute incarner à la prochaine présidentielle.
Il n’existe pas de visage présentable de l’extrême droite, qui reste un parti antirépublicain. Et non, le drame de Lyon ne peut pas être un point de bascule qui permettrait de voir le RN en rempart de la démocratie et de l’Etat de droit. Le RN garde des liens, malgré ce qu’il prétend, avec les franges les plus radicales et violentes de la «mouvance» d’extrême droite. Et ces groupes qui défileront ce samedi à Lyon, ou certains de leurs petits-cousins, tuent. Cette violence d’ultradroite tue davantage que celle de l’ultragauche. Face à l’entreprise de falsification de l’extrême droite, il faut répéter ces faits. Comme il faudra continuer de débusquer, comme Libération le fait, les représentants du RN, ces fameuses «brebis galeuses», qui viennent démonter cette fable de la dédiabolisation.
Les alliés du RN
Le problème, c’est que, dans cette entreprise d’inversion des valeurs, le RN a eu, a et aura des alliés de poids. Le premier s’appelle Emmanuel Macron. Elu deux fois grâce à la gauche, il n’a non seulement pas tenu sa promesse d’endiguer la montée du RN, mais en dépolitisant à l’extrême le débat, il a contribué à son envol. En jouant avec les institutions, comme lors de la dissolution, il a favorisé sa progression. En diabolisant LFI à l’extrême, il a ouvert la voie à cette inversion de valeurs à laquelle nous assistons aujourd’hui. Bruno Retailleau, tête de pont chez les Républicains des connivences idéologiques avec l’extrême droite, doit aussi au Président une part de sa «respectabilité».
Mais l’essentiel des responsabilités se situe évidemment dans la frange droitière des Républicains, qui œuvrent depuis des années à un grand rapprochement avec l’extrême droite. De ce point de vue, le «travail famille patrie» fait sien jeudi soir lors d’un débat télévisé à Marseille par Martine Vassal, candidate LR dans la deuxième ville de France, sonne comme un avertissement. Au-delà d’être idiot tactiquement pour survivre électoralement, il est stratégiquement le signe que les digues cèdent. Noire semaine décidément.




