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Contre l’antisémitisme, soyons des alliés de nos compatriotes juifs, au sein de la République

Nous, non-juifs, ne devons pas laisser les Français juifs seuls face à l’antisémitisme qui ressurgit sous couvert d’antisionisme, appelle Belinda Cannone, romancière et essayiste.

Des membres du collectif Nous vivrons - mouvement de lutte contre l'antisémitisme - lors de leur participation à la marche annuelle contre les violences sexistes et sexuelles, ici à Paris, le 22 novembre 2025. (Quentin de Groeve/Hans Lucas.AFP)
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Belinda Cannone, romancière et essayiste
Publié le 05/01/2026 à 8h30

Eh bien non, moi, nous, non-juifs, ne nous résignons pas ! Nous ne nous résignons pas à lire chaque jour dans la presse une nouvelle information concernant l’explosion de l’antisémitisme – des chefs d’orchestre et des écrivains désinvités de festivals, des chercheurs annulés dans des universités, des enfants et des vieillards agressés dans la rue, le métro, les immeubles – tous coupables d’être juifs. Et, conséquence épouvantable de ces attitudes, de ces paroles, le passage à l’acte, comme lors du récent attentat islamiste de Sidney.

Il y a eu le 7 Octobre, l’horreur du massacre. Et tout de suite, le 8 octobre : soudain, au lieu de la compassion attendue, un déchaînement d’antisémitisme (+ 1 050 % le dernier trimestre 2023, selon le ministère de l’Intérieur). Quand je le disais avec affolement aux amis, en 2023 et 2024, nombreux étaient ceux qui répondaient «Nétanyahou», sous-entendant que quand les Israéliens se seraient débarrassés de lui et de l’extrême droite qui le soutient, les réactions antisémites cesseraient. Bien sûr que non : l’antisémitisme est la plus vieille haine du monde, une ressource toujours disponible, et malheur aux juifs quand l’époque, pour diverses raisons, la réactive.

Notre réelle compassion pour les souffrances du peuple palestinien ne doit pas devenir le prétexte dont la haine du juif se nourrit pour pouvoir renaître. Or, depuis le 8 octobre, cette haine se répand en Occident, nous l’avons d’abord observée sans y croire, mais sa virulence ne faiblit pas, et même, elle se banalise. Au point que dans notre pays, les Français juifs commencent à se demander s’ils pourront rester en France – car oui, on en est là. Aujourd’hui, les plus vulnérables parmi nous sont redevenus les juifs.

Les juifs sont accusés des méfaits causés par l’extrême droite israélienne

Certes, ce n’est plus l’antijudaïsme à fondement religieux, ni celui qui s’appuyait sur l’existence supposée d’une race sémite. Aujourd’hui, on se revendique volontiers «antisioniste», «From the river to the sea» : ceux qui crient cela sont persuadés d’être du côté de la morale, du progressisme, de l’antiracisme ou du décolonialisme. N’est-ce pas, toujours, au nom des valeurs les plus hautes de chaque moment historique que prend forme la haine antijuive ? Faisant fi de la complexité tragique du conflit israélo-palestinien, le terme «Palestinien» s’est chargé d’un sens qui déborde largement l’existence des personnes palestiniennes : il représente la figure du dominé par excellence – et comment ne pas défendre le dominé ? –, c’est un mot fétiche qui indique une position (comme à la guerre), et qui sert sans doute d’exutoire à une colère plus diffuse et générale.

Alors on ne dit plus «juif», mais «sioniste» et même, parfois, «génocidaire». Et l’on prétend que les victimes d’hier sont les bourreaux d’aujourd’hui. Et les juifs, quelle que soit leur opinion sur la situation israélienne, voire leurs combats pour la paix et pour une solution à deux Etats, les juifs sont accusés des méfaits causés par l’extrême droite israélienne. La compassion pour les Palestiniens (mais pas pour les Congolais, les Soudanais, les Ouïghours, les Rohingyas, les Iraniens…) s’est transformée en arme idéologique, l’obole qu’il faut verser à la vertu collective. L’antisionisme s’est mué en judéophobie passionnelle.

Mais, malgré notre désarroi, nous sommes nombreux à ne pas nous y résigner.

Ne pas se résigner

Bien sûr nous pouvons, comme dans Rhinocéros, de Ionesco, nous laisser entraîner un à un par la force de la masse, devenir nous-même, par notre silence, rhinocéros. Ou bien nous tenir à l’écart et illustrer ainsi l’adage qui dit que «Pour que le mal triomphe, il suffit que les gens de bien ne fassent rien».

Mais nous pouvons aussi décider que nous, qui ne sommes pas juifs, ne laisserons pas nos compatriotes juifs seuls face à l’antisémitisme, et que nous devons combattre ce renouveau du vieux monstre. Ne serait-ce que parce que, nous le savons, les juifs sont toujours les premières victimes d’une peste qui finit par s’attaquer à toute la société.

Une enquête de l’institut Ipsos-BVA, «le Regard des Français sur l’antisémitisme», menée en novembre 2025, révèle que 61 % des Français comprennent les craintes que peuvent ressentir les Français juifs actuellement, et 81 % estiment qu’une lutte ferme contre l’antisémitisme est nécessaire.

Alors, nous pouvons décider d’agir comme des alliés, au sein de la République : regarder la réalité en face pour endiguer le courant mauvais et pour montrer aux juifs que nous sommes à leurs côtés, ainsi que du côté des valeurs universalistes, et que nous ne sommes pas et ne serons jamais aux côtés de ceux qui les stigmatisent, les excluent, les persécutent, quel qu’en soit le prétexte.

Je vous propose de ne pas vous résigner et, manifestant ainsi notre common decency, comme la nommait George Orwell – la pierre angulaire de notre appartenance au monde commun –, je vous invite à signer, massivement, cet «appel des alliés», afin qu’il ne soit pas dit que, cette fois, nous n’aurons pas réagi.

Signez l’appel ici.
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