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La dépénalisation de l’homosexualité, l’autre grand combat de Robert Badinter

Avec le ministre de l’Intérieur, Gaston Defferre, Robert Badinter, garde des Sceaux en  1982, a joué un rôle crucial pour mettre un terme à la répression des homosexuels, dont les droits sont de plus en plus menacés ces dernières années.

Manifestation pour les droits des homosexuels à Paris, le 19 juin 1982. (Philippe Wojazer/AFP)
Par
Antoine Idier
maître de conférences à Sciences-Po Saint-Germain-en-Laye
Publié le 09/10/2025 à 6h48

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Robert Badinter a été un acteur de premier plan de la dépénalisation de l’homosexualité en 1981 et 1982. Garde des Sceaux, il a défendu la suppression de l’article du code pénal datant de Vichy et créant un âge du consentement plus élevé pour les rapports «contre nature» (21 ans jusqu’en 1974, 18 ans ensuite). En lien avec la revue «homophile» Arcadie, marqué par le procès d’Oscar Wilde, Badinter s’était intéressé tôt au sujet. En 1976, Liberté, libertés, l’ouvrage qu’il coordonne pour le Parti socialiste, affirme que «l’homosexualité ne doit entraîner sous aucune forme une inégalité ou une discrimination quelconque».

Pour autant, il faut se méfier d’un mythe Badinter tel que sa postérité l’a élaboré. Un autre ministre a eu un rôle au moins aussi crucial, pourtant laissé à l’arrière-plan : le ministre de l’Intérieur de l’époque, Gaston Defferre. Dès juin 1981, son directeur de cabinet, Maurice Grimaud, donne l’ordre à la police de cesser son contrôle des lieux fréquentés par des homosexuels. La rupture est majeure : à côté de la répression judiciaire, au moins depuis le XVIIIe siècle, des arrestations et des rafles ont visé les homosexuels, un fichage a eu lieu, sans conduire nécessairement à des condamnations. Soutenues par l’existence d’un délit d’outrage public à la pudeur, ces pratiques cherchent à contenir la présence de l’homosexualité dans l’espace public. Elles ne cessent pas totalement en 1981-1982 : les forces de l’ordre tentent de continuer comme avant mais se heurtent à de vives résistances, dont celles du Comité d’urgence anti-répression homosexuelle.

C’est d’ailleurs un paradoxe des interventions de Badinter : au Parlement, il fait appel à l’héritage de la Révolution française et à la disparition en 1791 du crime de sodomie. Du même coup, il contribue à invisibiliser les pratiques pénales répressives des XIXe et XXe siècles, voire dresse le portrait d’une France plus libérale qu’elle ne l’a été.

Reculs inquiétants

Car telle est une des leçons de l’histoire de la répression de l’homosexualité : il ne faut pas regarder seulement le code pénal, mais aussi les pratiques. Aujourd’hui, plus de 60 pays criminalisent l’homosexualité. Des reculs inquiétants se font jour, y compris dans des pays où il n’y a plus de criminalisation. Selon un récent reportage du magazine Attitude, depuis juin 2025, plus de 200 hommes ont été arrêtés dans les toilettes de la gare Penn Station, à Manhattan, connues pour être un lieu de drague gay. Des agents de la compagnie de chemins de fer Amtrak, «dissimulés», «se sont cachés dans des cabines équipées de caméras corporelles ou se sont placés devant les urinoirs». Une vingtaine d’individus ont été remis aux services de l’immigration, l’ICE.

On se croirait plongé dans un classique des sciences sociales, publié en 1970, le Commerce des pissotières : après une solide observation participante, Laud Humphreys y décrivait minutieusement les interactions homosexuelles dans les toilettes publiques (les «tasses»), et enquêtait sur leurs auteurs. Il y constatait le rôle actif de la police, les agents se faisant passer pour des dragueurs ou utilisant des «appâts». Et jugeait nulle la menace représentée par le sexe dans l’espace public : «Les seuls effets nocifs, directs ou indirects, proviennent de l’activité de la police. Chantage, rançon, destruction de réputations et de familles, tout cela résulte de l’intervention de la police sur la scène des tasses.»

Exhibition sexuelle

Précisément, ce n’est pas un problème purement new-yorkais. La régulation des pratiques sexuelles, notamment (mais pas seulement) homosexuelles, n’a pas disparu. Le sexe en plein air, auquel Libération s’est intéressé, n’échappe pas au contrôle. Il y a des espaces où ces pratiques sont possibles, d’autres où elles ne le sont pas ; un régime de tolérance, aux contours fluctuants, à la discrétion des autorités, régit la frontière entre les unes et les autres. Ceux qui fréquentent des lieux de drague le savent bien, et des anthropologues et géographes l’ont largement documenté. La disparition brutale, en amont des Jeux olympiques, des labyrinthes multicentenaires du Louvre est un autre signe de la fragilité de la drague gay.

Si, aujourd’hui, des policiers se voyaient confier un contrôle accru, ils auraient les outils pour le faire ; et des juges pourraient condamner pour exhibition sexuelle, le délit qui a remplacé l’outrage public à la pudeur. Comme le déclarait Badinter, le 20 décembre 1981 : «L’Assemblée sait quel type de société, toujours marquée par l’arbitraire, l’intolérance, le fanatisme ou le racisme, a constamment pratiqué la chasse à l’homosexualité.»

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