«It’s lonely at the top»,disent les Américains. Sur cette photographie, Laurent Fabius, l’une des rares personnalités politiques à se positionner aussi haut et depuis aussi longtemps sur l’échiquier du pouvoir, se sent-il seul ? De fait, il l’est, posant devant un immense rideau orangé et ainsi détaché de tout code, environnement ou clique qui accompagne toujours les hommes politiques. Ça n’a pas l’air de lui déplaire. On imagine que tout autour, dans les pièces voisines, s’entassent les huissiers et membres du cabinet. Mais là, Fabius est isolé, rendu tout petit par le décadrage du photographe, mangé par la marée abricot qui le surplombe. Ça, en revanche, ça l’embête sûrement.
Cette image, signée Yann Rabanier, a été réalisée fin 2014 pour Libération alors que le journaliste Philippe Lançon s'était rendu au Quai d'Orsay pour dresser le portrait du ministre des Affaires étrangères.
Ce n'est pas ce cliché mais un autre qui avait été choisi : Laurent Fabius posant devant son bureau, une auréole lumineuse encadrant l'homme d'Etat. Plus d'un an après, Yann Rabanier ne garde pas un excellent souvenir de la rencontre : «Il n'était pas spécialement sympathique. J'étais en train d'installer mon matériel quand il m'a lancé qu'il ne voulait pas apparaître petit sur la photographie.» Fabius mesure 1,85 m. Rabanier se souvient également de la présence dans le bureau d'une sorte de guéridon où étaient posées deux photos de François Hollande, dont l'une avec Fabius. Le pouvoir se met en scène lui-même.
Cette image, parue jeudi dans Libération, accompagnait un article de Marc Semo consacré au bilan de Laurent Fabius au ministère alors que venait d'être annoncé son départ du Quai d'Orsay pour le Palais-Royal, siège du Conseil Constitutionnel qu'il présidera.
La liste des fonctions exercées par le monsieur couvre l'éventail qu'offre la Ve République à ses plus illustres pairs (sauf une, la place de numéro 1). Le twist effectué par Rabanier, qui consiste à le rapetisser, n'est pas un simple gimmick. Ce dégueulis safrané fait penser, par contraste, à d'autres éléments de décor : les ors de la République, le mobilier national et tutti frutti…
Le plus marquant, c'est que Laurent Fabius lui-même pose comme s'il n'avait pas conscience que le cliché le dissociera de la pompe de son ministère, qu'il apparaîtra finalement comme l'acteur du spectacle d'une salle des fêtes municipale. Mais cela tranche avec les habits du pouvoir, cette silhouette très étudiée, la pochette dans le costume (ni trop ample à la Chirac ni trop près du corps), le nœud Windsor parfait qui serre une cravate d'un «bleu pâle comme un ciel qui n'annonce rien», notait Libération en décembre 2014. Posé ainsi devant ce rideau dont les plis font penser au veinage d'une planche de bois, Laurent Fabius ressemble à une figurine de papier découpée et collée là. Personnalité brillante au parcours exceptionnel, le nouveau président du Conseil constitutionnel est ici réduit à une sorte d'homme politique générique, intelligent, sûr de lui et à l'ancienne. On notera que le renouvellement de la classe politique n'étant pas une chose très française et que n'apparaissent que très peu de «nouvelles têtes», ce constat, on a pu le faire depuis des décennies.




