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Expo

Années 80, futilité publique

A travers photos et vidéos, le centre Pompidou présente à Paris, jusque fin mai, un panorama d’une décennie froide et frimeuse, marquée par l’émergence d’une imagerie aux manipulations balbutiantes et d’un certain désenchantement.

«Cry Now, Laugh Later», New York, 1982. (Photo Collection particulière. Jean-Paul Goude)
Publié le 26/02/2016 à 18h31

Les images cultes des années 80 passaient à la télé, au cinéma et dans les magazines. Celles de Jean-Paul Goude et de sa muse expansée, extensible, l’ébène Grace Jones, sont présentées en majesté sur le mur du fond du panorama resserré de la photographie dans cette décennie qu’a verni la semaine dernière le centre Pompidou.

Mais avant d’accéder à cet horizon emblématique d’une période où les artistes sont rebaptisés créateurs et peuvent mettre leur talent au service de la pub ou de parades commémoratives, il faut se farcir un versant confidentiel, plutôt oublié, où les images jouent du vrai et du faux, préfèrent le décorum, le factice et le pictorialisme à l’authenticité documentaire. Le corpus choisi dans les collections du musée exclut alors la nouvelle objectivité allemande, initiée par les Becher, ainsi que les tenants de la Pictures Generation (Cindy Sherman et Richard Prince en tête). Si l’on vire ainsi les images pleines de sang-froid ou saisissant des attitudes et des modèles aux poses enjolivées, qui ou que reste-t-il des années 80 ?

Selon la commissaire, ce qu'on ne voulait plus trop voir : des images aux couleurs acides et saturées témoignant de l'accès démocratisé à des tirages couleur de qualité bon marché. Le cibachrome inaugural de l'expo, signé du duo BazileBustamante, se fait une joie de forcer sur la palette rougeoyante et dorée de son motif, un «fauteuil à la reine et une table en cabaret de 1760» sur fond de tapisserie épaisse et chamarrée d'un intérieur bourgeois. Avec ce recours facilité à la photo couleur, les artistes visent et révèlent des pièces aux teintes arrogantes, témoignant d'un style de vie qui mise tout sur l'esbroufe. Le Grand Cauchemar des années 80, suivant le sous-titre de la Décennie, ouvrage écrit par François Cusset, c'est celui du paraître riche et célèbre, Bernard Tapie et le look coco.

Le portrait de groupe mis en scène par Florence Paradeis entonne le refrain sur un mode casanier, en plus démocratique, avec ce cake à la croûte brune et un presse-orange bleu roi sur la table du petit déjeuner, une vachette jaune en plastique au-dessus de la tête du bambin et un sourire énamouré dans les yeux de ses parents. Entre le document et la fiction d’une famille qui va réussir à s’en sortir (du cadre trop parfait), avec des couleurs saturées, l’image caricature la publicité pour des cuisines aménagées. Le photographe, lui, prend pour cible non plus le réel, mais des images idéales qui le concurrencent ou le devancent. Il admet ainsi avoir un train de retard. C’est un peu le sens de la postmodernité, advenue dans les années 80 : l’artiste n’a plus l’initiative. Il est à la remorque du tout-venant culturel. Il lui reste une brèche où s’engouffrer pour viser le futur et revêtir d’autres identités.

Les autoportraits de la New-Yorkaise Ellen Carey, sur fond de motifs géométriques iridescents, préfigurations en Polaroid des métamorphoses de Björk, ou bien le profil du Numerologist de David Buckland, incrusté sur paysage portuaire, les yeux fixés hors cadre sur une contrée éloignée témoignent de cette intuition : la photographie, médium ouvert à toutes les manipulations faites à l'époque avec les moyens du bord, permet de se mettre hors de soi. Ou encore de capter, comme le firent Hergo (passé par Libération) ou Agnès Bonnot, ceux qui sortent le soir, costumés, lookés, avec une flopée de badges au revers de leur veste, nœud de cravate lâche et chemise ouverte. En noir et blanc ou en couleur, ces jeunes-là et ces poses-là, affectés, extasiés, night-clubbeurs et frimeurs, prenant l'air dehors, on les situe mieux au terme d'une expo qui montre comment eux et leurs portraitistes ont aussi dû se coltiner, dans les années 80, l'émergence du libéralisme et du FN, l'avènement de la télé et du chômage.

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