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Chine city à New York

«Family Portrait», issu de la série «The Lams of Ludlow Street». (Photo Thomas Holton)
Publié le 01/04/2016 à 18h11

Vite, combien de bols, de blousons, de chaises dans cette photo ? Combien de tasses, et de quelle couleur le plumeau ? La pièce est bourrée à craquer. Mais bien ordonnée, grâce aux tringles enchevêtrées et aux casiers grillagés dans le fond. Et il y a même une guirlande lumineuse !

Nous sommes chez les Lam, dans leur appartement de 30 m2 sur Ludlow Street, à New York, au cœur de Chinatown. Mickael, Franklin et Cindy, les enfants, sont scolarisés à l'école du coin, la Public School 184M, dont ils portent l'uniforme. Steven et Shirley, les parents, ont laissé derrière eux la famille à Hongkong pour s'installer aux Etats-Unis, avec des attentes vieilles comme le pays. On le devine au «USA» tonitruant imprimé sur le sweat-shirt du père, auquel l'adresse vient faire écho, car Ludlow Street hébergea aux XIXe et XXe siècles des vagues d'immigrations successives, à l'ombre de la statue de la Liberté. Le foyer semble posé à un point d'équilibre entre espoir et sacrifice. Et si l'on y cuisine encore les plats de là-bas, arrosés de thé grâce au distributeur sur la table, les coutumes locales y ont fait leur entrée - voir, au fond du cadre, la carafe Brita.

La photo date de 2005, elle est signée Thomas Holton. De père américain et de mère chinoise, Holton avait des grands-parents installés à Chinatown, mais ne s’y est jamais senti chez lui. Jusqu’à sa rencontre avec les Lam, en 2002, qui ont accepté de lui ouvrir leur porte et de se laisser photographier toutes les semaines. Cela fait désormais treize ans que Thomas Holton les suit, avec quelques interruptions.

En feuilletant le livre consacré à la série, The Lams of Ludlow Street, on voit les enfants grandir, le halo bleu de leurs écrans électroniques envahir les lieux, la fatigue gagner le père, employé puis viré d'une entreprise d'import-export, souvent photographié allongé ou pelotonné dans une couette. L'exiguïté des lieux devient plus pesante, des pieds qui pendent d'un lit superposé traversent le cadre, les ados ont des moues boudeuses, et il y a toujours plus de trucs, vêtements, livres, boîtes, petit électroménager, artefacts de la société de consommation, dans le cadre. La surface même des photos s'en trouve morcelée, à tel point que, parfois, la seule chose qui semble réunir la famille est l'espace même de l'image. C'est avec une étrange tristesse, mais sans trop de surprise, qu'on apprend que les parents ont fini par divorcer.

Ce travail au long cours est plus qu'un beau témoignage sur les fortunes diverses de cette immense masse de travailleurs qui se déplace à l'échelle du globe. C'est aussi un document sur la famille contemporaine, les liens plus ou moins distendus qui tissent sa toile, le quotidien dont le décor révèle l'intime. «Whose life is perfect ?» («Qui a une vie parfaite ?») fait semblant de s'interroger Thomas Holton dans une postface. Personne. Mais lui a su en extraire la moelle.

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